La Voix De Sidi Bel Abbes

Yazid Haddar, psychologue clinicien, spécialiste en neuropsychologie, formateur et auteur: « Les délinquants sont de bons clients pour la radicalisation »

Dans cet échange de propos, Yazid Haddar, en sa qualité de praticien habitué à faire face à des profils fragiles, pose un double regard sur les multiples attaques qu’a subies Paris il y a maintenant une semaine. D’abord, celui de l’Algérien qui a vécu les années de sang, mais aussi le regard « français » pour avoir choisi de vivre et de travailler en France, reflétant le cas de tous les Algériens qui ont suivi la même voie. Il rappelle que l’Algérie est déjà passée par là, en combattant l’hydre terroriste sur les fronts militaire et politique.

yazid-haddar

Reporters : Votre parcours académique et par la suite professionnel vous ont conduit à vous installer en France, en région lilloise, depuis maintenant une dizaine d’années. Quel est le climat qui règne autour de vous, surtout que Lille, bien qu’éloignée de Paris, l’épicentre d’attaques terroristes sans précédent qui l’ont ciblé, est frontalière de la Belgique, identifiée par les enquêteurs français comme le fief des premiers djihadistes identifiés ?
Yazid Haddar : Tout d’abord, je condamne vivement ces actes barbares et inhumains qui n’émanent pas d’une volonté de construire un monde humain avec l’autre, dans sa globalité, dans sa diversité, mais d’une volonté de détruire l’autre. Ici, les gens sont consternés par ce qui vient de se produire. Ils baignent dans un sentiment d’incompréhension, et tous n’arrivent à comprendre ni ne mesurent les raisons de tels actes. La peur gagne les espaces publics.

Est-ce la même appréciation que vous avez faite au lendemain de l’attaque qui a ciblé la rédaction de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, en janvier dernier ?
Non, malheureusement. Les réactions ne sont pas tout à fait les mêmes. Surtout pour certaines personnes de la population d’origine musulmane. Cette fois, même les plus sceptiques ne comprennent pas ce qui est arrivé. A tort ou à raison, il faut dire que les attentats contre Charlie Hebdo pouvaient revêtir, à l’extrême, une justification aux yeux des musulmans, consciemment ou inconsciemment, qui y voyaient une réponse aux caricatures du Prophète Mohamed. Là, aucune justification fiable ne peut être brandie. D’ailleurs, lors de la minute de silence observée sur tout le territoire français, aucune réaction hostile n’a été enregistrée, dans le sens où même les musulmans ont scrupuleusement respecté le mot d’ordre, contrairement aux événements tragiques de janvier dernier.

La presse française a relayé les déclarations « à chaud » du président français quelques heures après ces attaques, selon lesquelles la « France est en état de guerre ». Avez-vous le sentiment que c’est bien le cas ?
Il s’agit ici de mener différemment cette guerre dont le président français parle. Ce n’est plus une guerre classique, avec deux camps adverses identifiés qui s’affrontent sur un champ de combats. Mais d’une guerre avec des batailles, une bataille culturelle, contre la haine de l’autre, la culture de la destruction, une bataille politique, une bataille idéologique… Nous avons connu les mêmes événements en Algérie. L’armée algérienne a gagné la bataille militaire, et les hommes politiques ont gagné la bataille au niveau politique. Cependant, nous avons perdu la bataille culturelle et éducative, alors que le terrorisme pratiqué par Daech nécessite une nouvelle forme de guerre. L’ennemi est invisible, il est partout et nulle part ! De plus, il utilise les systèmes démocratiques pour arriver à ses fins, non pour l’enrichir. Il utilise à son compte les lois de la République pour exercer sa liberté et ainsi la consacrer à convertir les gens à sa cause et à les dévoyer. Malheureusement, tout cela nous l’avons connu en Algérie et nous en vivons les conséquences aujourd’hui en France.

Beaucoup de personnalités politiques françaises ou issues de l’émigration, des institutions représentatives des communautés religieuses en France, des associations et même des citoyens à travers les réseaux sociaux… réitèrent leur appel à ne pas tomber dans le précipice de la stigmatisation de l’autre ni de se laisser tenter par l’islamophobie ou le racisme. Considérez-vous que cet appel a été entendu ?
Vous savez, contrairement à ce que les médias essayent de propager, il n’y a pas vraiment de stigmatisation. Du moins, je ne la ressens pas autour de moi. Cependant, il y a la peur de la culture de la haine. Certaines personnes me disent souvent que ce n’est pas l’autre qui pose problème, mais c’est la manière dont « cet autre » impose sa culture. Parfois, les gens ici sont choqués par les pratiques socioculturelles de certains musulmans, comme le voile intégral. Les musulmans de France sont d’abord des citoyens français. Néanmoins, il se peut que dans certaines régions, des idées raciales produites par le Front national et la droite soient acquises. Mais il faut également parler de la discrimination qui existe à l’égard des « Blancs » dans certaines régions où il y a une prédominance d’une population issue de l’émigration, mais c’est un phénomène pour le moment réduit.

Selon les premiers éléments de l’enquête antiterroriste menée par le parquet de Paris, les auteurs des attaques, du moins ceux qui ont été identifiés jusque-là, étaient fichés comme des « délinquants » radicalisés. En votre qualité de psychologue, comment une telle transformation est possible ?
Encore une fois, notre expérience en la matière nous sert encore de modèle. Car nous aussi, en Algérie, nous avions vécu la même situation à ce niveau, d’anciens délinquants qui deviennent du jour au lendemain radicalisés, le plus souvent dans les prisons. C’est le même phénomène. A vrai dire, les délinquants sont de bons clients pour la radicalisation. Car, psychologiquement, ils sont fragiles, avec une personnalité totalitaire, formatée par des jeux vidéo violents, un foyer violent, une école violente, un quartier violent… Ils sont également prédisposés à combattre et sont fascinés par les discours violents. Comme ils sont, généralement, élevés dans une culture victimaire et discriminatoire, le discours identitaire les attire et surtout répond à leurs questions. Ils deviennent un terreau fertile et hautement réceptif aux prêches fanatiques et les cellules de recrutement terroristes maîtrisent parfaitement ces discours.

Une vague de soutien planétaire a été massivement relayée sur les réseaux sociaux. Cependant, beaucoup parmi les internautes algériens qui ont tenté d’afficher leur sympathie aux Français, de toute origine, ont essuyé de vives critiques et des commentaires désobligeants de la part de leurs concitoyens. Pourquoi ce « ressentiment » et comment l’expliquer ?
L’histoire entre la France et l’Algérie est vraiment compliquée. Vous savez, les mêmes personnes qui critiquent peuvent vous demander de les aider à s’installer en France. Le nationalisme en Algérie est toujours associé à la haine de tout ce qui provient de la France. Ceci dit, 80% des Algériens qui quittent le pays pour la France demandent la nationalité française, je vous laisse tirer une conclusion : il y a cinq millions d’Algériens en France. Or, les internautes peuvent dire tout et son contraire ! Il faut attendre une ou deux générations pour que les relations entre les deux pays s’apaisent.

partagé par Mémoria

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Posté par le Nov 19 2015. inséré dans CE QUE DIT LA PRESSE, SOCIETE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

11 Commentaires pour “Yazid Haddar, psychologue clinicien, spécialiste en neuropsychologie, formateur et auteur: « Les délinquants sont de bons clients pour la radicalisation »”

  1. ABRAHAM

    puisque vous le dites, t’as du boulot à Molenbeek , à qq km de Lille.

  2. ABRAHAM

    Je ne pense pas qu’un accro à la coc ou au Hash se radicalisent en qq semaines , sans prendre une autre drogue vraiment dure , que les fils du wahabisme distribuent.

  3. Mme CH

    « Les délinquants sont de bons clients pour la radicalisation », oui, mais pourquoi seulement la radicalisation…??? Sachant que ces personnes sont très fragiles, désespérées, agressives et faciles à modeler selon plusieurs moules, donc n’importe quelle partie peut les manipuler…..!!! Ces pôvres maillons faibles de la chaîne humaine….ils sont aussi une proie facile au cannibalisme professionnel qui a des cerveaux, de l’argent, des armes et des camps d’entrainement, alors pourquoi, on voit seulement dans une seule direction, celle qui est balisée par la pieuvre mondiale et ses médias de désinformation…!!! Parfois on se demande si on doit dire la vérité aux benêts…!!

  4. ABRAHAM

    10000 délinquants à DAECH!
    Ceux qui étaient envoyés en Afghanistan étaient souvent cultivés , et parfois même diplômés. Même chose pour la Bosnie.

  5. ABRAHAM

    Le radicalisme musulman recouvre pour l’essentiel le Salafisme-djihadiste, largement encouragé par le wahhabisme d’Arabie saoudite pour lutter contre les Frères Musulmans. Cette forme de religion impose une pratique religieuse assez rigoureuse comme condition du salut. Le Salafisme présente quelques originalités, le recrutement visant à enserrer un individu afin de le mener à une conversion radicale.

    Selon une étude réalisée en décembre 2014 à la demande de la fondation d’aide aux victimes du terrorisme, cette forme de radicalisation revête deux dimensions.

    La première caractéristique tient au fait que le salafisme n’est pas une pratique religieuse mais la revendication d’une identité politico-religieuse totalitaire (prétention à représenter l’ensemble des musulmans de la planète et revendications clivantes). Il convient d’ailleurs de noter le fait que terrorisme salafiste tue aujourd’hui dix fois plus de musulmans que de non-musulmans.

    La seconde caractéristique est le fait que l’on a une extrême sensibilité du discours au niveau du contexte géopolitique : la mobilisation se fait autour de la défense des opprimés et des violences occidentales. Le Salafisme est engagé dans une guerre vengeresse planétaire contre l’Occident mais aussi contre les autres musulmans. Les cibles visées sont en grande majorité des civils ce qui rend la lutte contre cette forme de radicalisme très asymétrique. Par ailleurs, il faut savoir qu’une violence s’exerce à l’encontre de cibles combattantes

  6. ABRAHAM

    Dès le VIème siècle, des historiens ont montré qu’on pouvait relever des traces de l’utilisation de la terreur au service d’une fin religieuse. L’endoctrinement devient ainsi le meilleur moyen pour recruter des « soldats ». La religion est mobilisée à cette fin en devenant même un argument pour justifier le massacre : il s’agit en effet de nier la vie au profit de l’âme tout en proclamant que les ennemis sont impurs.

  7. Mme CH

    C’est sur la place de la République, à forte valeur symbolique, qu’un Français de confession musulmane a courageusement reproduit une expérience canadienne visant à lutter contre l’islamophobie, dans le sillage de l’absolue tragédie.

    Au lendemain des attentats meurtriers qui ont frappé Paris en plein cœur et épouvanté le reste de la France, cet homme, les yeux bandés par un keffieh, a choisi de se tenir debout, les bras tendus, sur la célèbre place parisienne, haut lieu des rassemblements de solidarité et d’hommages aux victimes du terrorisme aveugle.
    A ses pieds, des petites phrases au fort impact figuraient sur deux cartons, délivrant un message censé briser la glace et qui fut porteur d’une charge émotionnelle d’une rare intensité.

    «Je suis musulman, et on me dit que je suis un terroriste. Je vous fais confiance. Et vous, me faites-vous confiance ? Si oui, prenez-moi dans vos bras ».
    Les unes après les autres, les personnes venues se recueillir sur la place de la République se sont jetées dans les bras de leur concitoyen musulman, profondément touchées, voire même émues aux larmes par cette main tendue, cette accolade contre la barbarie à visage humain et ses effets dévastateurs pour l’islam et la communauté musulmane.

    « Je suis musulman, mais cela ne fait pas de moi un terroriste. Je n’ai jamais tué personne. Un musulman ne ferait jamais cela. Notre religion l’interdit », a clamé haut et fort cet acteur d’un Happening qui lui a réservé de belles surprises, après avoir retiré son keffieh et vu la profonde émotion qui se lisait sur les visages.

    (Oumma.com, le 18/11/2015)

  8. Mémoria

    Salam!
    L’étude de cas ne déroge pas à la règle que nous soyons à Villiers-Le-Bel,Les Eucalyptus,Mollenbeck,Yarmouk ou Casablanca…Comme les résultats ne sont souvent pas extensibles quand les populations statistiques ne sont pas représentatives…
    Sans être communiste mais plutôt musulman progressiste, pourquoi ne pas dénoncer cette connivence de la Gauche française au Pouvoir en laissant d’un côté sous-traiter ses services de sécurité/renseignements par le Mossad depuis l’affaire Merah et traiter sur tapis vert les pourvoyeurs de drogue …dure (Argent) comme nous le rappelle notre ami Abraham,et qui pallie financièrement à la défection des services sociaux.fr envers cette troisième génération de …décolonisés par le capitalisme ???

  9. ABRAHAM

    Ce qui se passe maintenant à Bamako est loin d’être une simple manip , ou une une affaire de délinquants soudainement radicalisés. Le psychologue clinicien d’en haut peut proposer des thérapies de groupe , mais à qui et comment? Je ne pense pas qu’il en maîtrise les modalités.

  10. ABRAHAM

    et sans cette thérapie, israel restera tranquille.

  11. Mme CH

    D’après le criminologue Xavier Raufer: « Les 50 leaders de Daesh ne sont même pas des islamistes » 18 novembre 2015
    Apparemment, ils seraient tous des laïcs pour la plupart des anciens cadres du régime de Saddam connus davantage pour leur passé de buveur de pinard que pour celui de la lutte islamiste. Cette information vient confirmer les affirmations de cet ancien chef militaire de l’organisation terroriste qui indiquait l’année dernière que :  » Malgré leur flux de propagande incessant, se dépeignant comme étant les gardiens de l’Islam, les chefs de l’État islamique sont davantage motivés par des intérêts pragmatiques que par la défense des valeurs religieuses. »
    Donc, pour résumer, nous avons une organisation terroriste voulue par les Etats-Unis, financée par ses alliées, dont le dirigeant à la rolex ne semblent pas motiver par la religion et pour finir une ribambelle de fanatiques lobotomisés au captagon pour faire le sale boulot. Belle fumisterie que cette organisation!

    Un garde du corps révèle les secrets des dirigeants de l’État islamique (13/11/2015)
    « Jamal, qui est maintenant commandant en second pour les affaires militaires dans l’ensemble de l’est de la Syrie, juste derrière le fameux djihadiste tchétchène Abou Omar al-Shishani, était jusqu’à l’année dernière un haut dirigeant au sein du Conseil militaire suprême, un organe de coordination des groupes rebelles bénéficiant d’argent et d’armes des alliés occidentaux avec le soutien de la CIA. Tout est dit.
    Malgré leur flux de propagande incessant, se dépeignant comme étant les gardiens de l’Islam, les chefs de l’État islamique sont davantage motivés par des intérêts pragmatiques que par la défense des valeurs religieuses, avoue un déserteur de l’armée.
    Cela a été déclaré par Abu Abdullah, qui a travaillé comme garde du corps de Saddam Jamal, un des principaux chefs militaires de l’Etat islamique (EI) – lors d’une interview avec le journal britannique The Telegraph après avoir déserté l’armée.
    Avant de rejoindre l’EI, l’ancien garde du corps affirme que « Jamal était trafiquant de drogue avant, puis il a servi dans l’Armée syrienne libre, où il a bénéficié de ressources de la CIA, et finit par devenir l’un des chefs militaires des djihadistes ».
    Selon Abdullah, l’histoire de son ancien chef montre clairement que les dirigeants de l’EI agissent de façon pragmatique afin d’augmenter leurs ressources financières et obtenir davantage de pouvoir, en utilisant la défense de l’islam comme une simple rhétorique pour gagner la sympathie et une légitimité auprès de la population locale.
    L’excès de violence employé par les djihadistes à l’encontre des civils a incité Abdullah à la défection. «Beaucoup de combattants étrangers qui viennent en Syrie pour combattre dans la « guerre sainte » sont déçus et fuient après avoir vu le vrai comportement de l’EI», il souligne…….Leur seule préoccupation est d’obtenir plus de pouvoir. S’il surgissait une nouvelle organisation avec plus puissante, leur allégeance irait vers celle-ci » conclut-il.

    L’armée française montre enfin ses raids en Syrie. Mais qui bombardait-t-elle auparavant? (19/11/2015)
    On dirait que les Les méthodes russes font des émules: l’armée française se met enfin à publier les vidéos de ses raids aériens contre Daesh. C’est ce que la Russie fait depuis plus d’un mois pour montrer au public la réalité et l’ampleur de ses frappes. La France avait déjà publié des vidéos de ses raids sur la Syrie auparavant mais jusque là on ne voyait rien des frappes, que du vent. On voyait des avions décoller et atterrir, rien de plus.
    Forcément, ils ne trouvaient rien de mieux à faire que d’aller bombarder des stations de pompage de pétrole… Lors des premières frappes ou de la supposée destruction d’un centre d’entraînement de Daech en Syrie, on est supposé les croire sur parole car aucune image ne montre cela. Pourquoi cela? Que visait réellement la France jusque là?
    Curieusement, l’armée française était nettement moins mystérieuse lorsqu’elle bombardait l’Irak.

    Les différents angles de vue , nous révèlent bien des choses….!!!!! Et tous vont se jeter dans le delta de l’ordre « cannibale » mondial dont Zeigler a parlé…!!!!

    Bonne lecture!!!!

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