La Voix De Sidi Bel Abbes

« VÉCU ENTRE RHÔNE ET SAÔNE » par Mohamed Senni.

Par Mohamed SENNI

            Du deux octobre 1970 au 31 mars 1971, en compagnie de 26 compatriotes, j’accomplis un stage de « sensibilisation au monde industriel » dans les Etablissements Berliet de Vénissieux. Nous faisions, mes camarades et moi, partie de la première promotion d’élèves ingénieurs devant être formés pour travailler à la SNVI de Rouiba. Ce passage de six mois chez Berliet allait m’apporter, outre l’ouverture sur le monde industriel, un apport insoupçonné sur le plan culturel par des échanges avec des personnages que je n’aurais jamais pu rencontrer si je n’avais pas émargé à cette formation. Et c’est là que je fis une extraordinaire découverte sur un pan de la riche diversité culturelle de mon propre pays. A 23 ans, je n’en avais jamais entendu parler. Curieusement, c’est la « découverte », assez controversée du calendrier datant Yennayer qui remit à mon esprit la réminiscence de l’un de ces souvenirs. Voilà de quoi il s’agit :
Après les journées passées en usine, nous devions rejoindre notre lieu d’hébergement pour y poursuivre des cours. De temps en temps des personnalités étaient désignées pour débattre avec nous de divers sujets. Un jour, consécutivement à un malaise, je fus contraint de me rendre à l’hôpital central de Lyon pour diagnostic. A mon retour, mes camarades m’apprennent qu’un certain Michel Lesourd, Directeur des Relations Extérieures des Etablissements Berliet, était passé pour échanges avec mes camarades qui m’apprennent que cet illustre intervenant parlait l’arabe classique et leur fit part de « choses » intéressantes. Un de mes camarades lui parla de moi.
Le lendemain en passant saluer le chef d’atelier où j’étais en stage, celui-ci me fit savoir que j’étais attendu par Monsieur Lesourd dans son bureau. Il me reçut courtoisement et nous échangeâmes pendant un bon moment sur divers thèmes ayant tous trait à l’arabe. Monsieur Lesourd fut étonné et moi j’ l’étais plus que lui. A aucun moment, je n’avais pensé, encore moins espéré, que je devais recourir à ma langue maternelle dans le Royaume de France et de Navarre. Pour mon séjour lyonnais, j’avais pris avec moi deux livres : « La survivance des sciences de la Religion » d’Abou Hamid Ghazzali «علوم الدين لأبي حامد الغزالي إحياء» et l’intégrale de la poésie d’Ilya Abou Madhi.
Mes découvertes sur Monsieur Michel Lesourd.
Monsieur Michel Lesourd, bien plus âgé que moi, avait fait une carrière militaire qu’il avait terminée – sauf si je me trompe – avec le grade de Lieutenant – Colonel. Il passa sept années consécutives et sans interruption, au fin fond du désert algérien dans un village targui. Il connaissait parfaitement le Coran et non seulement il maîtrisant l’arabe classique, mais il parlait et écrivait le targui, langue des Touaregs. C’est lui qui me parla de cette langue pour la première fois de ma vie.
Un jour, il m’invita à dîner avec lui dans un restaurant situé dans le vieux Lyon, non loin de l’Hôtel de Ville, situé entre le Rhône et la Saône. Il vint me prendre de mon lieu d’hébergement en face du Parc de Parilly. En chemin il m’informa que nous allions être rejoints par un de ses amis.
A peine attablés, nous avons repris une de ces discussions que ni lui ni moi n’éprouvions le désir d’éluder. Quelques minutes s’écoulèrent et son ami arriva. Me le présentant, il dit :
« Mohammed. Je te présente Monsieur Michel Tournier ». Bien qu’éprouvant une surprise qui me faisait perdre la voix, j’arrivai à balbutier :
« L’auteur de : Vendredi, ou les Limbes du Pacifique ? » que j’avais lu à Sidi-Bel-Abbès ainsi que son roman qui lui fera obtenir le « Goncourt ».
Nous avons abordé des sujets divers et c’est au cours de cette discussion que Monsieur Michel Lesourd me dit : « La tante maternelle de Michel (Tournier) est mariée à Taha Husseïn ». Ce dernier décéda moins de trois années plus tard (1973).
Monsieur Michel Tournier prit congé, désolé de devoir nous quitter.
Une fin de repas inattendue.
A la fin du repas Monsieur Michel Lesourd demanda quelques feuilles de papier à écrire, en noircit trois et me les remit. Y était consigné le compte-rendu des moments que nous avions partagés cette soirée-là. Ce compte-rendu était écrit d’abord en targui, puis en arabe classique et enfin en français.
Quelques jours après, il était parmi les 120 cadres de Berliet que le constructeur de poids lourds avait invités à partager avec nous la réception qu’il avait organisée à l’intention des membres de ma promotion à la faveur du jour de l’Aïd Al-Adha. Je fus invité à expliquer ce rite. Axant mon intervention sur le côté spirituel, Monsieur Lesourd me demanda de la lui rédiger en arabe et il repartit avec le document en poche.
Avec Monsieur Michel Lesourd (Bis).
J’ai repris dernièrement un travail que j’avais eu à faire paraître il y a quelques années. Il concerne la persistance de la fermeture de la frontière algéro-marocaine. J’ai eu à parler du légendaire héros de la guerre du Rif : Abdelkrim. C’est lui qui fut le parrain, au Caire, des mouvements de libération des trois pays du Maghreb. Dans cet article j’avais écrit ceci : « 21 ans après, au matin du 1er juin 1947, un navire battant pavillon australien faisait escale à Port Saïd en Egypte. Il avait à son bord Abdelkrim et tous les membres de sa famille en cours de transfert pour la France. Des nationalistes marocains, algériens et tunisiens montèrent à bord du navire et firent évader le grand résistant du Rif avec les siens. Les Algériens étaient : Mohamed Khider et Chadly Mekki ». Subsista alors durant des années une question : « Comment les Nationalistes Maghrébins étaient-ils au courant du transfert de Abdelkrim et des siens de leur exil dans l’île de la Réunion vers la France ? ».
M’étant intéressé à un itinéraire anthologique d’un nationaliste et journaliste palestinien, publiant durant un demi siècle en Egypte, en Irak, au Liban et en Angleterre, du nom de Mohamed Ali Eltaher et grâce à un site Web « eltaher.org », j’ai pu avoir l’explication. Et j’ai de plus appris ceci : l’officier français qui devait accompagner Abdelkrim n’était autre que …le Lieutenant-colonel Michel Lesourd !!

 

 

Premier rang de droite à gauche : Mohamed Ali Eltaher, Habib Bourguiba et Abdelkrim devant l’entrée du Bureau du Maghreb Arabe au Caire. Début juin 1947.

Le Roi Farouk – avec lunettes – à sa droite, Abdelkrim et à sa gauche Karim Thabet.

 

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Posté par le Sep 10 2018. inséré dans ACT OPINIONS, CONFIDENCES, CULTURE, MAGHREB. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

1 Commentaire pour “« VÉCU ENTRE RHÔNE ET SAÔNE » par Mohamed Senni.”

  1. Mémoria

    La recherche historique peut-elle se suffire des seuls historiens fût-elle comparative ou diachronique ? Si Mohammed SENNI nous donne un aperçu de ces investigations qui alimentent pour toujours le fonds documentaire de la géopolitique des puissances qui se respectent ! L’hypothèse implicite de Mr Senni sur la probable participation du Lt colonel Lesourd dans l' »élargissement » de l’émir Abdelkrim transféré avec sa famille de l’île de la Réunion via l’Egypte relève du sensationnel qui restera secret-défense dans les archives françaises tant que la levée de l’imprescriptibilité ne sera demandée par les chercheurs; d’autant plus qu’auraient participé à l’opération feu Ait Ahmed Hocine et Chadly Mekki avec d’autres patriotes maghrébins ! La cerise sur le gâteau serait de savoir si l’initiative de l’information était personnelle n’engageant que l’officier français arabisant ou avait-il eu instruction de Marianne pour l’avènement de…trois républiques au Maghreb des peuples ?

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