La Voix De Sidi Bel Abbes

Unesco : Des classements qui ne servent à rien s’ils ne sont pas exploités

L’Unesco a classé au total 13 biens matériels et immatériels algériens. Sept autres sont en cours d’étude. A quoi sert ce classement tant recherché si l’Algérie ne l’exploite pas ? Quels intérêts et retombées sur notre économie touristique ?

Longtemps délaissé, ignoré ou vandalisé, le patrimoine culturel algérien fait l’objet depuis peu d’un intérêt particulier. Des tentatives ratées pour la réhabilitation de La Casbah à celle plus récente d’inscrire le raï au patrimoine mondial de l’humanité, la volonté des pouvoirs publics de protéger et de valoriser le patrimoine culturel de la nation n’a pas toujours été aussi évident. Pourtant sur le terrain, des choses se font, à en croire les responsables du secteur qui évoquent un «travail permanent».

On compterait ainsi près d’une quinzaine de sites inscrits au patrimoine mondial matériel et immatériel. Le Tassili n’Ajje, les ruines romaines de Tipasa, La Casbah d’Alger, la Vallée du M’zab sont quelques-uns des merveilles algériennes classées par l’Unesco. D’autres attendent leur tour, mais le processus prend du temps. «Le travail sur le patrimoine est permanent et nous sommes tout le temps en train de faire des recherches que nous versons à la Banque nationale des données pour compléter ce qu’on appelle un inventaire national.

A partir de cela, nous tirons des dossiers qui répondent aux exigences de l’Unesco. Vous ne pouvez pas monter plus d’un dossier par an», explique Slimane Hachi, directeur de recherche au Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH). Sauvegarder et mettre en valeur le patrimoine est un impératif quand on veut apposer son empreinte sur la carte culturelle du monde. Véritable «carte d’identité culturelle», le patrimoine  participe à répandre la richesse mais aussi la singularité d’un pays et à les faire reconnaître parmi tant d’autres.

A l’ère de la mondialisation et de l’hégémonie culturelle occidentale, protéger son patrimoine devient aussi un acte de résistance destiné à préserver l’identité d’une nation. Encore faut-il pourvoir l’identifier, le recenser et le classifier. L’entreprise est de longue haleine, mais le jeu en vaut la chandelle, car au-delà de la culture, un patrimoine classé est un patrimoine reconnu avec tout ce que cela peut entraîner comme intérêt pour les visiteurs et les touristes du monde entier.

Intérêt du classement

Pour le directeur de recherches du CNRPAH, Slimane Hachi, l’intérêt de ce classement est «évident !» et consiste à la participation, l’élaboration et la définition de la culture du monde. «Nous sommes un peuple de la planète donc il est très important pour nous de participer à la culture du monde. Il y a plusieurs moyens et voies pour le faire et le classement de notre patrimoine par l’Unesco en est une», explique-t-il.

Ajoutant : «En classant un élément, on lui assure une plus grande visibilité, il deviendra plus connu, plus aimé, plus fréquenté et plus pratiqué, au-delà de la région, du pays en question, du continent jusqu’à atteindre l’universalité.» Plus encore, ce classement crée des obligations pour l’Etat. En effet, quand on veut faire reconnaître par l’humanité un élément, cela veut dire qu’il est reconnu dans le pays, l’Etat le protège, le sauvegarde et le promeut. «L’Etat prend des engagements avec cette inscription par rapport à son peuple et par rapport à l’humanité.

C’est pour cela que presque tous les pays sont membres de l’Unesco — 185 Etats — et que chaque pays désigne ce qu’il y a de beau, de bien, de joyeux, de censé et de sensible dans sa culture et c’est ainsi que se constitue la culture de l’humanité.» L’écrivain et journaliste spécialiste du patrimoine et de la culture, Ameziane Ferhani, partage cet avis. Il affirme : «Il est sûr que l’inscription d’un élément du patrimoine sur les listes de l’Unesco, que ce soit du patrimoine matériel ou immatériel, est un facteur important de visibilité et de mise en valeur d’un site archéologique, d’une coutume ou autre trésor du passé.

Cette inscription constitue déjà une forme de ‘‘droit d’auteur’’ qui atteste que tel ou tel élément appartient à telle communauté, région ou nation. Par exemple, si demain un hurluberlu venait présenter le costume nuptial de Tlemcen comme sa création, il serait aussitôt disqualifié. Mais sa dénonciation ne serait que morale, éthique car elle n’aurait pas de valeur juridique. Il y a en France un village célèbre pour sa vieille tradition de coutellerie. Les couteaux qui y sont fabriqués depuis des lustres portent le nom du village.

Eh bien un investisseur malin, pour ne pas dire autre chose, a enregistré ce nom. Il est donc devenu propriétaire du nom, se permettant même d’interdire son usage au maire du village. Je ne sais pas où en est l’affaire mais elle nous renseigne sur le fait que l’inscription au patrimoine immatériel, si elle constitue un fort label culturel, elle ne peut être assimilée au plan juridique avec une marque déposée. N’a-t-on pas vu une grande marque automobile allemande donner à l’un de ses véhicules le nom d’une communauté importante du Sahara ?»

Procédures

Pour obtenir un classement de l’Unesco, un grand travail d’expert de longue haleine est assuré pour préparer un dossier de candidature complet, répondant aux exigences de l’organisation. Le directeur de recherches du CNRPAH explique la procédure : «Le classement sur les listes du patrimoine commence par la préparation de dossiers très complexes, un travail d’équipe qui prend énormément de temps.

Si par exemple l’élément culturel est une pratique sociale, telle l’Ahalil pratiqué par les gens de Gourara ou la Sbeiba par les habitants de Djanet, une bonne connaissance de cette culture ne peut passer que par l’expertise et la recherche scientifique. Les dossiers concernant les éléments du patrimoine immatériel et humain sont préparés de cette façon par les chercheurs et les spécialistes du CNRPAH. Il faut aussi savoir que les questions posées par l’Unesco sont très précises.

Par exemple, le jury de l’Unesco demande : ‘‘Vous demandez la reconnaissance de cette élément par l’Unesco, est-ce que vous-même vous le reconnaissez ? Fait-il partie de vos inventaires culturels ? Est-ce qu’il est toujours pratiqué ? Est-ce qu’il se porte bien ou est-il en danger de disparition ? Que faites-vous pour le sauvegarder ? Que fait l’Etat ? Que font les gens pour le perpétuer ?…’’ Donc il faut répondre à toutes ces questions de manière élaborée, précise, scientifique et intellectuelle.

Ce n’est pas de la rigolade !» Par ailleurs, il faut savoir que l’Algérie dispose de la loi 98-04 de protection du patrimoine culturel. Parmi ses textes d’application, le décret de 2005 porte création de la Banque nationale de données du patrimoine culturel immatériel. «Ce décret affirme que les directions de la culture des différentes wilayas sont chargées d’identifier le patrimoine sur leur territoire. Une fois ce travail fait, on le remet aux chercheurs, des spécialistes et des étudiants du patrimoine, pour mieux l’analyser, le décortiquer et ainsi l’enregistrer et le protéger.

Tout ce travail qui prend des années va être remis à l’Unesco, c’est ainsi qu’on fait l’inventaire des éléments du patrimoine et à partir de là on voit si cet élément est inscrit ou pas ! Car il y a des pays qui reçoivent des rejets de leurs dossiers et heureusement l’Algérie n’en a jamais reçu. Quand le travail n’est pas complet, on demande des compléments d’informations jusqu’à ce qu’elles soient suffisantes et satisfaisantes», explique-t-il.

Et après ?

Une fois les études finies, le dossier  déposé et accepté, le rôle des centres de recherches se termine, mais commence celui d’autres structures. Le bien en question peut recevoir des fonds de l’Unesco mais les sommes ne peuvent pas être énormes vu que le budget de l’Unesco est seulement de quatre millions de dollars. Cependant, le classement induit quelques obligations. «Le rôle des structures de diffusion, de préservation et de conservation intervient.

En ce qui concerne la diffusion, elle est assurée par les médias qui font un travail de remise en circulation de l’élément classé à travers tous les moyens médiatiques existants. Par ailleurs, il est évident que la culture doit faire bouillir la marmite ! Le patrimoine est susceptible de faire vivre les gens, seulement, il faut que les structures qui sont chargées de sa valorisation s’en occupent. Donc c’est là qu’intervient le rôle des structures culturelles qui organisent des galas, des cérémonies et des événements», souligne Slimane Hachi.

Quelles retombées économiques ?

En ce qui concerne les gains économiques que peut occasionner le classement d’un bien à l’Unesco, le spécialiste Ameziane Ferhani reste optimiste. Il affirme : «Pour ce qui a trait aux retombées économiques d’un classement à l’Unesco, cela peut énormément aider un pays, à condition que ce dernier s’aide lui-même, si je puis dire ! Prenons l’exemple de La Casbah d’Alger, elle est classée depuis sept ans au Patrimoine mondial de l’humanité et je ne peux pas dire qu’on ait vu l’humanité s’y précipiter pour la visiter.

En Turquie, une comparaison a été faite entre deux villes ou villages qui avaient bénéficié d’un classement de l’Unesco. L’une en avait fait un support, un tremplin et un outil. Et l’autre a dormi sur ses lauriers et n’a pas engrangé grand-chose. La meilleure preuve, c’est qu’il existe des lieux ou des éléments de patrimoine qui ne sont inscrits nulle part et qui attirent des visiteurs, des investissements, des emplois, etc.

Donc, oui, le classement Unesco ne sert que si on l’utilise. Et, en la matière, notre toxicomanie pétrolière nous a empêchés d’utiliser toutes les richesses dont nous disposons, classées ou non.» Pour sa part, le docteur Ammar Kessab, expert en politique et management culturels, affirme que le classement «revêt un intérêt économique important, en ce sens qu’il permet d’avoir une publicité importante à l’échelle internationale, drainant ainsi des milliers de touristes. Mais faut-il encore accompagner ce classement par une stratégie de tourisme efficace. En Algérie, les sites classés par exemple n’attirent pas suffisamment de touristes pour pouvoir parler de retombées économiques.

Car un touriste a tout de même besoin d’hôtels corrects pour se loger, de restaurant décents pour manger, etc., ce qui n’existe pas encore dans les alentours des sites classés par l’Unesco», explique-t-il. Précisant aussi qu’il faut que «les autorités algériennes cessent de considérer les classements des sites et des expressions immatérielles uniquement pour des considérations idéologiques et politiques. Elles doivent aussi considérer la dimension économique qui est importante. Pour cela, plusieurs ministères doivent collaborer, à l’instar de l’Intérieur, de la Culture, du Tourisme, de l’Artisanat, etc.»

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Posté par le Oct 16 2016. inséré dans CE QUE DIT LA PRESSE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

3 Commentaires pour “Unesco : Des classements qui ne servent à rien s’ils ne sont pas exploités”

  1. OUERRAD

    IL FAUT COMMENCER PAR CLASSER ,,,,,, les cervelles de nos illustres ,,,,, IRRESPONSABLES .

  2. SBA

    Une question aux connaisseurs Qu’à ton identifié localement à Sidibelabbes?

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