La Voix De Sidi Bel Abbes

« Une arène nommée Twitter » par Akram Belkaid.

                                                                                                    

Akram Belkaïd est un journaliste et essayiste algérien. Né en 1964 à Alger, il est journaliste au Monde diplomatique. Il collabore aussi avec le site Orient XXI, les publications Afrique magazine et Afrique Méditerranée Business. Il est aussi chroniqueur au Quotidien d’Oran où il publie deux chroniques par semaine.

 

—–Suivre les réseaux sociaux, et notamment Twitter, est de plus en plus dérangeant… et souvent inquiétant.

Il ne s’agit pas simplement du suivi de l’actualité internationale qui, elle, s’inscrit dans une longue tendance faite d’affrontements, de guerres, de conflits larvés, de rivalités commerciales ou de menaces en tous genres en provenance de telle ou telle puissance ou supposée telle. En bientôt trente ans de journalisme, je n’ai pas souvenir d’un fil de dépêches internationales qui incite à l’optimisme quant à l’avenir de la planète et de l’humanité, bien au contraire. Mais on arrive à vivre avec (à condition de ne pas travailler longtemps dans un quotidien) car, après tout, il s’agit-là de l’Histoire qui ne cesse d’être en marche (aucune allusion à un pseudo mouvement politique que l’on reconnaîtra facilement…).

Les réseaux sociaux ont apporté autre chose. Ils universalisent la polémique et le débat à deux sous. Toutes les algarades possibles bénéficient d’une immense caisse de résonance. De la plus grave à la plus étrange, la plus inattendue. En quelques clics, on peut se battre contre tout le monde et se faire des ennemis dont on ne soupçonnait même pas l’existence quelques secondes avant qu’ils ne se manifestent sur votre écran. Il suffit d’émettre un jugement abrupt sur une question donnée et c’est la foire aux avis, aux emportements indignés, aux mises en causes frontales. C’est encore plus affirmé si, tel un parasite, on se greffe au compte d’une célébrité et que l’on y cherche la castagne. Il ne s’agit plus de réseaux sociaux mais d’arènes de désocialisation. Twitter et ses homologues facilitent (encouragent) des empoignades générales qui, par le passé, restaient circonscrites à des milieux plus ou moins hermétiques : un café du commerce, un lieu professionnel, un laboratoire de recherche universitaire, une amicale de retraités, etc. Maintenant, tout déborde, tout fuse.

Il y a plus de dix ans, avec la montée en puissance d’internet, la chancelière allemande Angela Merkel avait benoîtement posé la question de la possibilité, pour les Etats, d’appuyer sur un bouton « off » et « d’arrêter » internet si nécessaire. Outre des ricanements et des commentaires bien sentis, l’affaire avait provoqué quelques indignations à propos de la défense de la liberté d’expression et de la lutte contre la censure. Aujourd’hui, on peut se demander s’il ne serait pas sain de décréter plusieurs journées mondiales du « sans réseaux ». Des pauses bienvenues pour certains afin que tout le monde se calme un peu, prenne le temps de faire autre chose que d’insulter son prochain ou encore de le « stalker » (verbe très à la mode en ce moment qui signifie harceler) ou enfin de l’épier en permanence, lui et ses contacts…

On me dira que tout cela est du virtuel, que les gens ne sont pas obligés de se connecter et qu’ils peuvent à tout moment décrocher. C’est ce que je pensais mais je n’y crois plus. L’addiction aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à Twitter, est une réalité. Combien ai-je vu de gens annoncer leur départ définitif – en raison de campagnes de harcèlement menées par leurs détracteurs – qui finissent par revenir. Certaines personnalités médiatiques ont même expliqué que les confrontations sur ce réseau leur ont valu une vraie et bonne dépression. Mais elles sont toujours présentes, le twouite aussi prompt et facile qu’avant. A-t-on besoin de Twitter pour exister ou pour se faire une réputation ? La question est d’époque dans un contexte de frénésie égotique généralisée.

Mais à quoi cela sert-il vraiment ? Quand une chaîne à péage ne diffuse pas le match vedette ou a du mal à faire face à ses engagements, on est content d’avoir Twitter pour se défouler. C’est bien plus facile que jadis où l’on n’avait pas forcément le numéro de téléphone de l’entreprise et encore moins l’envie et le temps de coucher sa colère sur du papier timbré. Maintenant, chaque matin le « trend » (tendance) nous indique l’indignation du jour, celle que la suivante du lendemain remplacera sans peine et ainsi de suite. La presse de bas niveau y trouve matière à faire du clic en tenant la chronique de ce qui passionne, indigne ou exaspère les twittos. Tout cela contribue à alimenter un fracas général qui exacerbe les tensions et entretient l’illusion que de choses fondamentales se règlent via les réseaux.

Twitter et ses batailles rangées représentent une photographie binaire. Sur un sujet donné, deux camps s’affrontent en boucle, se repassant les mêmes arguments, les mêmes accusations. Les indécis, ceux qui veulent se faire une idée, n’ont qu’une seule option, celle de passer leur chemin. L’illusion du « clicktivisme » peut faire croire que des batailles idéologiques essentielles sont menées. Certes, il est essentiel de réaffirmer une position et un engagement. Mais il est difficile de savoir si la répartition des forces telle qu’elle se dessine sur les réseaux correspond à la réalité.

Prenons la question de l’expression xénophobe et raciste. Si l’on doit se fier aux échanges, aux attaques violentes contre des militantes et des militants engagés pour la cause antiraciste, alors on peut en tirer la conclusion que l’heure est grave car le nombre et le niveau de virulence et d’activisme sont clairement à l’avantage des vilains. Mais, d’un autre côté, il suffit de se déconnecter pour que le bruit de la merdolâtre vert-de-gris disparaisse. Reste donc cette question à laquelle j’ai encore du mal à répondre. Est-ce que, oui ou non, ce qui se passe sur Twitter est inquiétant ? Ce qui est certain, c’est que ce réseau a contribué à libérer la parole xénophobe et raciste. Il a offert une occasion idéale de désinhibition. En cela, c’est déjà grave.

Source écrite/lien :http://www.lequotidien-oran.com/?news=5266810

URL courte: http://lavoixdesidibelabbes.info/?p=74154

Posté par le Sep 29 2018. inséré dans ACT OPINIONS, ACTUALITE, ALGERIE, CE QUE DIT LA PRESSE, SOCIETE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

3 Commentaires pour “« Une arène nommée Twitter » par Akram Belkaid.”

  1. Mémoria

    Paradoxalement,il est à constater qu’une pléiade de journalistes aux ordres d’une …certaine presse.dz essaierait de squatter la twittosphère malgré la puissance des moyens d’information et leur technologie in situ. Au lieu d’abandonner leurs quotidiens et chaînes locales,ils serait peut être plus judicieux et déontologique pour l’information en général qu’ils secouent leurs directeurs de publication pour desserrer l’autocensure qui les limite dans leurs investigations afin d’ aider le processus démocratique en Algérie en précipitant le stade final et prévisible des luttes internes du sérail ….Ces récréations dans la twittosphère ne feront que les décrédibiliser au niveau de l’opinion nationale et…internationale ! Chapeau bas à ceux et celles qui ont déjà transmis le diagnostic de situation !!! On ne peut être critique littéraire sans avoir au moins écrit et publié un livre !

  2. Argos

    Nous vivons dans un monde qui change et qui change de plus en plus vite, d’un clic de souris en un clin d’œil, nous voilà projeter dans un monde sans frontière, sans foi ni loi où tout est permis dans l’anonymat le plus total. Ce n’est pas le temps qui s’accélère, cela n’a guère de sens mais c’est son contenu qui devient rapide et insaisissable. Dans un laps de temps nous voyons s’opérer des transformations de plus en plus nombreuses, nous voyageons dans des pays inconnus de plus en plus éloignés, nous faisons connaissance avec des gens différents dont nous ne partageons pas la même culture, la même opinion et tout cela sagement assis derrière notre ordinateur. Ce sont les évolutions techniques qui mettent en évidence ces transformations et loin d’être inconscientes, elles nous harcèlent et nous posent mille problèmes car elles ne correspondent plus à nos habitudes d’autrefois où Bel-Abbés c’était déjà un autre monde. Bien sur qu’il faut vivre avec son temps et intégrer ces technologies dont l’informatique est le fer de lance ; mais nous sommes dépassés par leurs miracles. Nous sommes la proie de ces innovations techniques qui en principe sont à notre service mais que nous ne maîtrisons pas et qui nous échappent car il est difficile de savoir qui décide, qui filtre ou déverse le monstrueux sur nos écrans. Rien ne va plus dans notre monde informatisé, est-ce un signe de la fin du temps ou bien est-ce la faute de la faute de……………… et la liste est longue : Haine, exclusion, mais aussi amitiés, aide, courage et bonne volonté.

  3. Mme CH

    Sans l’internet, il n’y aurait pas eu de mondialisation sauvage, d’apologie du terrorisme et de recrutement des mercenaires, de printemps zarabes, de désinformation/manipulation des opinions publiques/des masses, de piratage des comptes bancaires, des sites officiels, des informations personnelles des citoyens, de contamination et de propagation des nombreux Virus/maux/mots d’outre mer/océans, d’acculturation, de matérialisme, de fermeture des librairies, de désintégration de la famille… etc…. Donc cette technologie qui a aussi quelques atouts sert beaucoup plus les Gendarmes du monde, quant aux petits, ils font dans le Toubbe3isme, le mimétisme et l’aplaventrisme !

    Totalement d’accord avec Mr Argos que je salue, lorsqu’il dit que nous sommes des proies et que rien ne va plus dans notre monde informatisé, cependant, ceux qui décident, sont connus, ce sont les néocons sionistes francs-maçons illuminati…qui font la pluie et le beau temps…..pour le moment ils ont gagné leur pari…! J’ai bien dit pour le moment….!

    Salammmmeeetttt..!

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