La Voix De Sidi Bel Abbes

« UN VILLAGEOIS AU CŒUR DU HIRAK » de Tayeb OULHISSANE

         

             Quand on a un village natal ; une portion de terre mélangée aux tripes en sang de ses enfants, quand on a un témoin ; le temps qui passe en nous effleurant et qui nous laisse, après avoir disparu derrière des tranches d’âge, des réminiscences qui en appellent à nos ancêtres, quand on a une enfance s’accrochant déjà à l’âge adulte et qui s’épanouit en soi dans une paisible et inoubliable école primaire, on est alors un petit bout de cette souche qui porte dans ses gènes un univers encore plus vaste, encore plus beau et qui s’appelle patrie bien-aimée, un rêve vécu à la sauvette et qui garde à ce jour les folles images d’une époque presque irréelle.


—C’est l’histoire d’un homme qui retourne à son enfance et puise de ses essences les couleurs qui ont marqué Boukanéfis, son village natal, situé à 16 km au sud de la ville de Sidi Bel Abbes.
Ainsi, par une suite d’articles publiés dans facebook, Mr Abdelkader BAKHTI, avec une grande amabilité, nous prend par la main et nous emmène visiter le paysage où se situe son village.

     A travers une nature paradisiaque qui le serre contre elle au gré des saisons, l’homme déballe les us et les coutumes de la société, les événements qui gardent encore des traces dans la mémoire de ceux qui l’ont vécus, et d’autres faits qui inspirent la plume de l’enfant du village.
C’est sûr, il y a plein d’émotions, surtout pour ceux qui, comme Mr BAKHTI, ont vu une tranche de leur vie se dérouler dans leur village natal qui semble aujourd’hui suspendu dans le temps et ses souvenirs partagés par un présent enthousiaste et un passé plein de sérénité.
La balade commence par la visite des bâtiments officiels, mairie, tribunal, gendarmerie, école, poste… et autres, qui éveillaient la curiosité du petit villageois. Il se tenait debout, un peu à l’écart des passants et regardait des gens qui entraient et sortaient des portes grandes ouvertes, l’air sérieux, parfois austères, souvent des documents à la main. Il se demandait alors ce qui pouvait se passer à l’intérieur. C’était intrigant.
Il fallait à l’enfant maîtriser d’abord sa peur pour oser s’approcher de ces temples où Dame Administration gardait des symboles et appliquait les lois. En fait la peur ne venait pas des façades des bâtiments officiels, mais du garde champêtre, cet ennemi juré des enfants. Si jamais il venait à le surprendre ici…

Ce n’est que plus tard qu’on réalisera que ce garde champêtre représentait la Loi qui est au-dessus de tous. C’est elle qui poursuit les filous, grands et petits, qui les juge et les condamne en toute équité.
Mr Bakhti se remémore ses premiers pas hors de la maison paternelle et nous emmène flâner dans l’actuelle rue de la République bordée de ses 40 palmiers qu’il aimait compter.       Dans sa « rue », celle qui porte le nom de son camarade de classe, martyr tombé dans le champ d’honneur durant la guerre de libération, il a compté 50 oliviers qui s’alignaient sur les deux côtés. En fait, c’était l’élève qui, regagnant son école primaire, révisait la leçon des nombres en séparant les unités des dizaines et gravait dans sa mémoire de remarquables illustrations qui paraient les rues et les places de son village.
Tout est déballé soigneusement. Les vadrouilles dans les alentours, les jeux suscitant la désapprobation des parents qui voyaient en eux une perte de temps, des anecdotes… D’article en article, on avait l’impression que le village nous invitait à vivre son époque et que son cœur battait le hasard de l’enfance et son insouciance. C’était le temps où les sources coulaient et les rivières chantaient. Il y avait de la pluie et du beau temps. Il y avait des passereaux qui nous offraient un spectacle envoûtant de leur fantastique mouvement d’ensemble…
L’auteur ne manqua pas aussi de nous rapporter l’insolite apparition d’OVNI dans le ciel de son patelin, ce qui poussa la fameuse agence américaine CIA à enquêter sur l’affaire. Il nous rappellera avec fierté que Jules Verne a cité Boukanéfis pour son pénitencier dans son livre ‘‘Clovis Dardentor °1’‘.
Une très belle photo est insérée. Celle de la Waâda du Saint Patron du village, Sidi Zouawi. Elle rappelle le devoir de l’unité et de la solidarité entre les gens quelque soit la tribu à laquelle on appartient, où le lieu où l’on habite.

Autrefois, il y avait de la poussière rougeâtre qui s’élevait du sol. De loin elle signalait la présence de cavaliers.

Trois siècles de présence espagnole mue par une haine profonde ont remodelé cette région du pays. Entre occupation, répression et carnage, il fallait coûte que coûte se défendre, se réorganiser pour résister et contrer des soldats ennemis qui tuaient sans états d’âme. Il fallait mener un long et dur combat, garder le dernier souffle pour arriver enfin à chasser l’ennemi de son dernier bastion et le voir du haut du Murdjadjo quitter le pays une fois pour toute.
Cependant, une métaphore reste gravée de cette haine que nourrissaient ces soldats envers les autochtones :  »Ô demoiselle ! » chantaient les poètes, »ton cœur est Nasrani (chrétien) !  » disent-ils, faisant allusion aux atrocités commises par les soldats espagnols.
—La Waada était un événement régional qui rassemble les unités du nombre pour en faire des dizaines, des centaines, des milliers de visiteurs qui affluent en ce jour grandiose. Et le nombre continua à s’élever jusqu’à en arriver aux millions qui chahutaient partout le silence des terres spoliées et emplissaient le vide des champs dépouillés. Plus tard ils défileront dans les rues. Ce sont ces millions qui déclencheront la guerre d’indépendance et rendront au pays sa souveraineté nationale.
—La Waada, avec son Saint Patron et notre couscous national, était un retour aux sources, un renouvellement des forces vivantes face aux nuages de poussière rougeâtre qui planaient sur le pays. La Waada charrie une grande assistance, provoque une mobilisation générale dont le but flotte entre le dit et le non-dit. Elle est une rencontre grandiose des enfants du pays, une commémoration d’une seule identité ; celle du peuple.
Elle, qu’on croyait disparue pour toujours, la voilà qui ressuscite lors du V4 du Hirak. Des images diffusées dans des réseaux sociaux ont montré les habitants d’Alger et d’autres villes, dans un élan de solidarité, offrir aux manifestants venus de loin,  »des plaines et des montagnes » des alentours, notre plat symbolique, le couscous cimentant notre concorde et exprimant d’une façon bien à nous la joie d’être dans notre pays, au cœur du Hirak et des débats qui l’animent.
Ces images ont éveillé en moi cette enfance qui était celle-là même que Mr Bakhti décrivit dans ses articles. Enfants, nous regardions avec fierté, nous aussi, ce moment inexplicable qui nous mettait face à notre passé, à l’écart du temps de l’occupation et de la répression de tous les jours. Il nous était imposé de garder les traits des visages qui nous côtoyaient et les fragments de discours qui, de loin ou de près, nous parvenaient. Ce sont des inconnus avec qui, au croisement de nos regards, nous nous partageâmes déjà la même raison d’être. Ils sont des nôtres, et nous devions nous en souvenir d’eux dans notre mémoire et au plus profond de notre âme.

Il y avait la complainte de la fantasia qui pleurait notre sort, la déflagration du baroud qui répondit à l’appel, les sons de la gaie ghaïta s’accordant aux rythmes du gallal, les arômes enivrantes des jattes de couscous couvert de morceaux de viande, il y avait des spectateurs et des acteurs, et la Waada se déroulait au vu et au su des grands et petits.

Des paroles, on n’entendait que ces trois ordres : ramène, ajoute, donne…

Il fallait aux enfants, pour honorer la mémoire de leurs ancêtres, obtempérer sur le champ avant même que le temps ne s’emballe et les dépasse, et que l’occupant sur le qui-vive ne les offense de ses rictus.
On nous a pas appris à griller de la parlotte en ce jour béni d’Allah. Une main nous dévoilait dans un mélange de poussière, de baroud, de hennissement de chevaux, notre part de vie dans ce monde. Les humbles ont aussi leur place, eux qui savent que le village natal est assez petit dans sa géographie, mais bien grand est le cœur de ses habitants pour accueillir tout le monde autour d’un couscous.
Oui, la Waada, ce rituel célébré à chaque automne est apparue brièvement à Alger et autres villes, ce printemps 2019, lors des manifestations du Hirak, et sûrement pour une intention qui en serait un brin de celle de nos ancêtres. C’est dire que les anciens, les humbles d’El Acima gardent toujours au profond d’eux-mêmes le souvenir de Sidi Abderrahmane, le Saint Patron de leur blanche cité.

—La Waada, si on ne la voit pas dans les mœurs d’aujourd’hui et les rues de tous les jours, si on ne l’interpelle plus dans les moments qui s’annoncent difficiles, elle reste néanmoins pour les anciens une nourriture spirituelle.

—Le village natal, tenant notre enfance dans ses bras, nous suivions le grand Hirak. Pour nous villageois ; au point de jonction entre autrefois et aujourd’hui, l’Algérie se relèvera devant nous dans son histoire, sa diversité et son éternité.
Le petit villageois qui suit le grand Hirak, marche, la silhouette voilée par l’ombre de celui-ci, et le cœur remué par les fragrances de la Waada ; celle que nous avons connue jadis, à nos débuts, dans toute son authenticité et sa splendeur.

OULHISSANE TAYEB

pedatayeb22@gmail.com

-Les 3 photos ci-dessus sont de Mr Bakhti Abdelkader .

°1-Réf/VDSBA , 2 Jpeg:

URL courte: http://lavoixdesidibelabbes.info/?p=76982

Posté par le Avr 2 2019. inséré dans ACT OPINIONS, ACTUALITE, CULTURE, DEPARTEMENT/WILAYA DE SIDI BEL ABBES, EVOCATION. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

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