La Voix De Sidi Bel Abbes

un John Reed africain…par le Commandant Azzedine

C’est à Tunis que j’ai rencontré Serge Michel, pour la première fois. C’était au début de l’année 1959, après une harassante marche qui me « donne encore envie de m’asseoir rien que d’y penser », puisqu’elle aura duré la bagatelle de deux mois et demi, qui nous a conduits, le commandant Omar Oussedik et moi, pourtant habitués aux courses folles post-embuscades, depuis les maquis de la zone 1 de la Wilaya IV (région de Palestro, aujourd’hui Lakhdaria) jusque dans la capitale tunisienne via Négrine au sud de Tébessa, là où meurt, comme avalée par l’infinité des sables, la redoutable ligne Morice.

Serge est de ces personnes que vous tutoyez dès que vous lui adressez la parole. Sa bonhomie, toute naturelle, est une invitation à l’amitié. C’est un véritable brise-glace qui vous ouvrirait la communication avec le plus austère des taciturnes. Il tient de Rimbaud son sens de l’aventure mais aussi de Baudelaire toute la poétique du rêve. Mais, ô paradoxe, il n’est ni l’un ni l’autre. Il n’est que lui-même. L’anar, le libertaire, le révolutionnaire en révolte perpétuelle, le rebelle protestataire à qui toute forme d’autorité donnait des crises d’urticaire.

Serge et moi, nous nous sommes vus pour la première fois à Radio Tunis. Il était accompagné de M’Hamed Yazid, alors ministre de l’Information du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Pour l’anecdote, le ministre me recommandait de forcer le trait sur les actions de l’Armée de libération nationale (ALN) dans l’entretien que je m’apprêtais à accorder à la presse tunisienne. « Faut pas aller de main morte », m’avait-il enjoint, après m’avoir présenté « ce Français ». « Un gaouri moudjahid ? » Cela ne m’étonnait guère et les années passées au maquis, même si nous étions plus ou moins isolés, m’avaient appris, d’une part, que nous n’étions pas seuls dans notre combat pour notre indépendance et, d’autre part, que la résonnance universelle de notre lutte de libération nationale avait suscité la solidarité de nombreux militants anticolonialistes originaires d’Algérie comme le couple Chaulet qui m’avait aidé et soigné quand je fus blessé pour la première fois en 1955, ou des progressistes du monde entier qui exprimaient sous diverses formes leur adhésion à notre cause.

« Serge est Algérien comme toi et moi

, m’avait dit Yazid, seule votre armement diffère. Tu utilises une arme à feu et lui une plume. »Il use de son verbe et toi de ton action. Tu agis, il écrit. La finalité est la même, m’avait encore dit, en substance, M’Hamed Yazid.

Le verbe haut de Serge m’avait quelque peu surpris. « Quand tu auras fini d’être cuisiné par nos confrères tunisiens on se retrouvera pour monter quelques embuscades », avait-il lâché dans une cascade hilare gutturale et tonnante. J’avoue n’avoir pas saisi, au départ, ce qu’il me demandait. Autrement dit qu’il voulait que nous consacrions quelques articles pour l’éloge du combat à l’intérieur afin de contrer la propagande ennemie.

Il déplia une carte de l’Algérie et toujours avec son rire franc et tonitruant il dit : « Nous avons tendu nos embuscades. » J’ai alors compris avec ce journaliste, pleinement engagé dans le combat dans sa forme intellectuelle, que le stylo, entre des mains aussi habiles que les siennes, pouvait s’avérer aussi efficace que ma carabine US que j’affectionnais particulièrement au djebel. Que notre lutte était complémentaire. Que l’un et l’autre avions besoin de ce mutuel engagement.

Plus tard, toujours en Tunisie, nous nous voyions de temps à autre avant que je n’apprenne qu’il avait été délégué par le GPRA pour assister le Premier ministre congolais, on disait à l’époque le Congo Léopoldville du nom de sa capitale aujourd’hui Kinshasa, ce grand patriote, héros du continent africain, ami de notre combat libérateur qu’était Patrice Lumumba.

Ce n’est qu’après juillet 1962 que je retrouverai Serge, en Algérie indépendante, dans Alger libéré. Rien en lui n’avait changé. Avoir tutoyé le gotha révolutionnaire africain et même mondial n’avait pas donné la grosse tête à ce John Reed africain. Il avait gardé, cette admirable simplicité dans le comportement et toute sa liberté d’esprit. « Fallait pas lui demander de traverser dans les clous. » « Hein que c’est beau… », m’avait-il dit gravement alors que nous nous trouvions sur la rue tout nouvellement baptisée du nom de Didouche-Mourad : « …Regarde comme c’est merveilleux… l’indépendance. On la lit dans le regard des gens… On la sent… Elle est comme on en rêvait… la Liberté ! »

Puis comme s’il s’était honteusement surpris à verser dans les sentiments, lui, le rebelle, le « troisième collège », ainsi qu’il se désignait, m’envoya une bourrade à me démonter l’épaule et me raconta sa fameuse histoire du « Comte d’Azazga » et comment Ferhat Abbas, qu’il surnommait « Léon » l’avait, un soir au tout début des années 1950 avant le 1er novembre 1954, tiré d’un mauvais pas de grivèlerie dans un des plus grands restaurants d’Alger. Bien des années après, au début des années 1980, alors que nous nous sommes rencontrés avec le premier Président du GPRA, l’épouse de ce dernier, pour taquiner Serge, lui avait dit : « Quand vas-tu rembourser Ferhat de la somme d’argent avec laquelle il avait réglé ta note de restaurant ? » Même si nous ne nous voyions qu’à l’occasion à Alger, je savais tout ce que ce pionnier de la presse nationale avait apporté après la libération, en plus de ce qu’il avait déjà donné et créé quand nous étions en Tunisie.

Ne voilà-t-il pas qu’on le signale en Guinée-Bissau aux côtés de d’Amilcar Cabral, autre grande figure africaine, autre cause anticolonialiste. Mais notre infatigable bourlingueur aura été vu sous tous les cieux africains.

Un jour de l’année 1980, le téléphone grésille et lorsque je décroche c’est sa voix comme venue de la veille, qui retentit dans mon écouteur, ce même appel :

– Azzedine ! Alors tu m’as déjà oublié ? Je suis dans la mouise, je n’ai personne, à l’ambassade, personne ne m’a pas aidé.

– Eh bien reviens au bercail.

– Je ne connais plus personne à Alger.

– Mais tu me connais, moi !

– Tu m’héberges ?

– Quelle question !

– Je suis malade !

– Il y a des médecins, nous te soignerons.

Il appelait d’Italie. Affaibli, bouleversé par la mort tragique de son second fils Ivan-Nadir, s’il avait perdu de son élégance naturelle, rien d’autre n’avait changé. Ni cette extraordinaire vivacité intellectuelle ni cette impertinence irrévérencieuse à l’endroit des pouvoirs. Tout était intact dans son intelligence rebelle. Il est resté près d’une année chez moi. Et nous nous sommes côtoyés tous les jours. C’est ainsi que j’ai vraiment découvert cet homme d’exception.

Mohamed-Lakhdar Hamina, alors directeur général de l’Office national de l’industrie cinématographique (ONCIC), l’a recruté à la commission de lecture des scénarios.

Il allait et venait entre Paris ou il avait rencontré le célèbre scénariste français, Jean-Claude Carrière, et Alger, non par indécision mais en raison de l’emphysème qui le faisait souffrir et parce que le climat humide de notre capitale ne lui convenait pas. Sans ressources en France, il décida, pressé par son ami, le professeur Pierre Chaulet qui l’avait aussi hébergé quelque temps, de trouver un climat qui conviendrait davantage à sa maladie. C’est mon ami, Boukhalfa Amazit, mais également le sien car ils avaient appris à se connaître et à s’apprécier depuis son retour en 1980, qui alors assumait une responsabilité à l’agence Algérie Presse service (APS) qui l’a fait recruter par M. Hamedi, alors DG, comme correspondant permanent à Ghardaïa avec titre de rédacteur en chef. « C’était la moindre des choses pour l’un des fondateurs de l’agence », nous avait dit notre ami.

Il travaillera, ensuite, sur le plateau de tournage de la première coproduction franco-algérienne : C’était la guerre, un script coécrit par Amazit et moi-même, côté algérien et Jean Claude Carrière pour la partie française et coréalisé par Ahmed Rachedi et Maurice Failvic en 1992. Il faut dire que cette expérience unique aurait été impossible sans Serge Michel car c’est lui qui a mis en contact l’une et l’autre parties et qui a veillé à ce que le projet aboutisse.

Mon regret est que les autorités n’aient pas su dire « merci » à Serge. Il n’y aurait certainement pas de honte à ce que l’Ecole de journalisme d’Alger portât le nom de Serge Michel, car il en est l’un des fondateurs. Mais ceci est une autre histoire. Et je terminerai ce témoignage par le dernier paragraphe de son merveilleux livre Nour le Voilé (1). Ce passage résume si bien mon ami disparu.

« Mais Nour est éternelle. Fidèle à sa seule promesse, elle est toujours avec les vrais rebelles. Des poètes ont juré l’avoir rencontrée pendant les grandes crucifixions de Palestine et d’Italie, d’autres pendant les révoltes d’après l’Hégire. Elle est partout où souffle le bon vent de la révolte… »

URL courte: http://lavoixdesidibelabbes.info/?p=20040

Posté par le Déc 8 2012. inséré dans ACTUALITE, ALGERIE, HISTOIRE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article

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