La Voix De Sidi Bel Abbes

Rappelés hier, oubliés aujourd’hui

Même si les rappelés du service national ne se sont pas encore organisés en association officiellement reconnue, la Coordination nationale, qui est en cours d’agrément, a arrêté une plateforme de revendications.Anormal». Le regard fuyant, la nuque ployée, Bouzid, 41 ans, semble perdu dans ses pensées. Il se balance d’un pied à l’autre. Puis, il s’immobilise en même temps que ses yeux verts qui se fixent sur un point imaginaire. «Lorsque je suis rentré chez moi, à Relizane, après avoir été rappelé pour une année supplémentaire dans les forces spéciales de l’armée, je n’étais plus le même, j’étais devenu complètement anormal», entame-t-il, hésitant.J’étais sous le choc durant des années, en pleine dérive psychologique et émotionnelle. Et ce, en sus des séquelles physiques que, entre autres, ma fracture au bras m’a laissées», se remémore Bouzid. «Mais je ne savais pas que le pire était à venir, puisque l’Etat, qui s’est servi de moi pour lutter contre le terrorisme, a pu m’abandonner de la sorte», poursuit-il. Car, depuis sa démobilisation en 1999, il n’a pas pu bénéficier d’une quelconque prise en charge ou de compensation, comme cela fut le cas pour les anciens militaires blessés ou invalidés par leur service. Pour être reconnu comme tel, Bouzid se doit de présenter «une expertise médicale militaire» qui prouverait sa dépression. Etablie, donc, lorsqu’il était engagé. «Mais les symptômes ne se sont manifestés qu’à mon retour. Durant ces années, j’ai, à maintes reprises, failli tout perdre, famille, emploi. Du fait de mon incapacité à gérer ma colère et à l’insociabilité que j’ai développée.» Agent dans l’éducation, c’est à grand-peine qu’il a pu, à son retour, réintégrer son poste de travail. Chance que n’a pas eu Mokrane, 44 ans.Lorsqu’il reçut son ordre de rappel, en 1996, il était agent de sécurité dans une entreprise étatique.Mais à son retour, et contrairement aux clauses contractuelles qui lient chaque appelé à l’institution militaire, la réintégration lui fut refusée. «Je n’ai, depuis, pas pu retrouver d’autre emploi fixe. Depuis plus de quinze ans, je bricole et j’enchaîne les tâches de journalier», dit-il stoïquement, s’étant résigné à la «galère quotidienne». «Je n’ai pu me marier et fonder une famille que sur le tard, de par la précarité dans laquelle l’Etat m’a jeté et abandonné après s’être servi de moi comme chair à canon», peste-t-il. «Ces deux années ont réduit ma vie à néant, et je n’ai jamais pu reprendre ma vie d’avant.»

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«Traités comme des objets jetables»
Comme lui et Bouzid, ils sont des dizaines de milliers de jeunes Algériens à avoir «rempilé» lorsque les troupes de l’armée manquaient d’effectifs dans leur combat contre les «fous de Dieu». «Entre 1995 et 1999, plus de 123 000 hommes ont été ré-enrôlés sous les drapeaux», avance Menouar Fatmi, porte-parole de la Coordination nationale des rappelés de l’armée, organisation non agréée.
Selon les statistiques avancées par cette coordination, ils seraient quelque 6000 rappelés et réservistes à avoir trouvé la mort durant leur second service, tandis que plus de 12 000 d’entre eux ont été blessés. «Nous étions en première ligne dans cette guerre, d’autant plus que nous étions considérés comme plus ‘‘expérimentés’’ que les autres appelés. Attentats, bombes, embuscades, assassinats… Ceux qui s’en sont tirés indemnes ont tout de même perdu quelque chose», martèle Arezki, rappelé à l’âge de 23 ans.

L’impact de ces années est indélébile pour eux. «Certains ont perdu la tête ou leur santé, mais tous ont perdu ‘‘leur vie d’avant’’, épouse ou fiancée, emploi, situation sociale», commente, quant à lui, M. Fatmi. Les plaies ne se referment pas, les traumatismes ne s’effacent pas. «Non seulement les horreurs auxquelles nous avons assisté, mais aussi l’abandon, le rejet et les avanies que nous avons vécus par la suite», explique-t-il. Et les désillusions et les traîtrises ont été nombreuses pour ceux qui étaient surnommés «les hommes debout».
Yahia Kerroumi, coordinateur national de l’association, ne cache d’ailleurs pas sa colère. «Nous avons été traités comme des objets jetables ! Nous ne demandons qu’un minimum de considération et de reconnaissance», s’écrit-il. «L’on nous avait promis une intégration au corps de l’armée, pour poursuivre une carrière militaire jusqu’à la retraite, mais rien n’a été fait dans ce sens. Pis encore, ces années passées en tant que rappelés n’ont pas été comptabilisées dans le calcul de notre retraite», énumère-t-il.
Pas «volontaires»
Il y a trois ans, les rappelés, désespérés par le mépris affiché à leur égard, décident d’agir ; un large mouvement de protestation naît. De sit-in en dialogues avec des députés, de manifestations réprimées en promesses de prise en charge, ils auront tenté de sensibiliser l’opinion publique et les autorités quant à leur désarroi. «Le Parti des travailleurs (PT) a entamé un dialogue avec ce corps dès qu’il est entré dans la contestation. L’Etat les a obligés, par la force de la loi, à se battre, avec toutes les séquelles physiques et psychologiques que l’on imagine», affirme Nadia Chouitem, députée du PT, qui a tenté d’introduire un amendement à l’article 75 de la loi de finances 2014, mais qui a été rejetée par le Parlement.

D’un point de vue légal, le problème de ces milliers de réservistes est plus complexe qu’il n’y paraît. Ils ne sont pas considérés comme des «volontaires», et le contrat qui les liait à l’armée stipule que leur temps de service doit être pris en compte pour leurs cotisations et retraite, avec réintégration à leur poste à leur retour.
De même, des indemnités devaient être accordées aux invalides et blessés. «Tous ces torts nécessitent réparation. Des indemnisations ont été faites, mais d’une manière insuffisante, et surtout aléatoirement, voire  arbitrairement. Il n’y a pas eu de critères officiels clairs quant à ce volet», déplore Mme Chouitem.
La majorité de la commission des finances n’a pas donné suite à cette proposition, arguant que des dispositions par voie réglementaire, et au cas par cas, seraient trouvées. Le chef du groupe parlementaire du RND, l’un des partis majoritaires à l’APN, ne s’attarde pas outre mesure sur cette question. «Nous ne votons des lois que dans l’intérêt de la nation, et non pas dans celui de quelques personnes», élude Miloud Chorfi.
Tourner une page sanglante
La députée du PT conteste d’ailleurs les arguments avancés par ceux qui se sont opposés à cette proposition. «L’administration a répondu que cela pourrait aussi profiter aux déserteurs et à ceux qui ont versé dans le terrorisme. Pourtant, un fichier national des appelés et rappelés existe, avec les états de service de tous, les démobilisations motivées et autres», affirme Mme Chouitem. La loi de finances a donc été votée et validée sans que les rappelés y soient inclus et sans qu’ils puissent voir leurs revendications prises en compte.
Ce qui donne d’ailleurs un regain de force et de conviction à leur mobilisation et à celle des députés voulant leur rendre justice.
La députée affirme que son parti exposera de nouveau ce dossier au sein de l’hémicycle, «quitte à ce qu’il revienne à l’Exécutif de s’en charger», précise-t-elle. «Il est impératif de tourner cette page sanglante et trop douloureuse pour tous», conclut-elle.

Les rappelés, comme Larbi, s’inquiètent de ce que, justement, l’histoire retiendra. «Que retiendront les générations futures ? Que ce sont ceux qui ont joui de la considération de l’Etat qui sont les gentils héros ?», s’interroge-t-il. Mokrane, faisant écho à l’amertume de milliers d’Algériens, souffle : «Personne ne pourra jamais imaginer la douleur qui est la nôtre lorsque l’on voit que l’on accorde aux repentis plus de droits et de respect qu’à nous.» Bouzid, lui, a cessé d’essayer de comprendre la «logique d’Etat». «Récemment, même les familles des terroristes tués ont été indemnisés. Ceux que nous avons combattus. Que devons- nous comprendre, nous et nos familles qui végétons dans la misère ?»… 

Les revendications :

Même si les rappelés du service national ne se sont pas encore organisés en association officiellement reconnue, la Coordination nationale, qui est en cours d’agrément, a arrêté une plateforme de revendications, dont les principaux points sont :

– indemnisation des années passées à combattre le terrorisme à compter de la date de radiation ;
régulation des soldes des congés non accordés ;

– octroi de compensations à titre d’heures supplémentaires (le code du travail stipule qu’au-delà de 8 heures quotidiennes, la rémunération doit différer), et cette frange était active 24 heures sur 24 ;

– droit de bénéficier d’avantages sociaux, telle une prise en charge sanitaire ;

– priorité dans l’octroi de postes d’embauche dans le domaine de la sécurité et du gardiennage dans les entreprises publiques et les institutions rattachées au ministère de la Défense nationale.

URL courte: http://lavoixdesidibelabbes.info/?p=36587

Posté par le Jan 18 2014. inséré dans ACTUALITE, CE QUE DIT LA PRESSE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article

2 Commentaires pour “Rappelés hier, oubliés aujourd’hui”

  1. gamra de sidi khaled

    une solution est toujours possible

  2. algerois

    ce n’est que légitimité

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