La Voix De Sidi Bel Abbes

Notre frére si Bouchentouf.G partage avec nous un souvenir ramadanesque a Boukhanéfis.

     Salem, Joumouâa Moubaraka
Voici encore un souvenir de Boukhanéfis que j’avais partagé avec des amis dont M Brikci S le sympathique administrateur par mail, pour leur souhaiter un bon Ramadhan et devant le manque de mémoire regrettable pour un mois aussi marquant du corps et de l’esprit que celui du Ramadhan, je me permets de venir bousculer la léthargie du jour concernant cet article de Sieur Kadiri qui mérite tout de même notre empathie pour ressentir ce qu’il ressentait en ce mois béni.


Dans le passé, le mois de Ramadhan se signalait par les parfums appétissants qu’exhalaient les foyers. Audible et sensible, il l’était déjà plusieurs semaines avant son arrivée. Notre maison accolée au gourbi véritable garde manger où déambulaient poules et lapins, bruissait du martèlement du pilon, le « méh’raz » écrasant les herbes aromatiques qui exhalaient des odeurs entêtantes et des effluves exquis, manifestation de patients préparatifs qu’exige un mois qui, bien que placé sous le signe de l’abstinence, est le prétexte à fortes ripailles joyeuses dés la tombée du jour qui annonçait la rupture du jeûne, le « f’tour ». Dans l’unique pièce fraîchement badigeonnée à la chaux pour l’occasion, la tâche était dévolue à ma mère, à laquelle ma petite sœur prêtait main forte, si bien que chez nous toutes les provisions pour affronter le Ramadhan étaient faites maison, vermicelle fin pour la chorba, semoule de couscous pour la « seffa » du s’hour, olives, raisins secs, beurre ou sauce tomate, rien ne nous manquait ou presque. Il faut dire aussi qu’après une époque de la guerre où la vie n’était pas facile pour la majorité des Algériens, nous nous étions habitués à ne rien gaspiller non plus. Malgré tout, ma mère, que Dieu ait son âme, disait toujours pendant le Ramadan qu’une table sur laquelle s’étalaient une profusion de plats donnait à la maison un air de fête, c’est pour cette raison que pendant cette période bénie, elle n’arrêtait pas de cuisiner des mets aussi délicieux les uns que les autres, de la viande sucrée aux pruneaux, du tajine aux artichauts et même de la carpe de l’oued Mekerra à la sauce tomate dont je me régalais en me pourléchant les babines.

C’est avec cette mémoire parfumée de nostalgie et de souvenirs que je trouve un plaisir énorme à revivre ces bons moments du Ramadhan comme lorsque j’ai jeûné pour la première fois. Chaque mois lunaire se déplaçant sur le long des saisons, je ne me rappelle pas exactement du temps qu’il faisait ce jour là, mais peu importe, je me souviens que l’après-midi se mettaient à flotter dans la maison peu à peu le goût parfumé de la chorba, puis l’odeur alléchante du pain cuit au four artisanal commun au quartier indigène de Chabrières où nous vivions en autarcie au milieu d’une grand famille où la solidarité n’était pas vaine, celui aussi des galettes au beurre croquantes[m’bessés] et autres délices interdites la journée, et enfin les arômes d’un café mijotant indolemment sur un brasero. Après cette journée déprimante il faut bien en convenir, j’attendais avec impatience devant le seuil de la maison, l’appel du muezzin annonciateur de la rupture du jeûne qui avait remplacé depuis peu le coup de canon, le med’fâa de mauvais augure que des militaires actionnaient au coucher du soleil pour la cérémonie des couleurs sur la place de la mairie, la descente du pavillon au milieu d’une marmaille de gamins excités par le spectacle. J’entrais alors dans un élan de joie en criant : Adhéne ! Adhéne ! Çà y est ! M’ma… Pour m’attabler autour du « taïfour », une table basse bien garnie et déguster un repas cuit dans une cocotte en fonte à même la braise qui donnait un goût spécifique à la chorba. J’avais surtout soif, ma mère avait toujours un récipient en poterie qui gardait l’eau fraîche que je bus en une rasade sous son regard inquiet et fière à la fois de me voir accomplir ce rite séculaire bien ancré dans la tradition musulmane. Après la chorba, les m’semen croustilleront sous les dents et le palais, la table changera de décor, pour être parée du rituel café et d’une variété de douceurs dont la fameuse zlabia un gâteau de farine frite et dégoulinante de miel. De plus, ma mère mettait un point d’honneur à ce qu’il y ait toujours des parts supplémentaires à offrir aux voisins qui ne tardaient pas venir lui tenir compagnie pour la veillée qui s’annonçait tardive jusqu’au s’hour.

Photo de la seffa servie lors de notre passage a Boukhanéfis par les Bousta

Le repas fini, ce jour là cerise sur le gâteau, j’eus le droit d’accompagné mon frère cadet au café du coin pour une longue veillée sacrilège. Je me souviens de cette soirée joviale et bruyante au café « El-Ouaâd » qui résonne encore dans ma mémoire. Quand le mois de Ramadhan arrivait, cet unique café maure du village connaissait une ambiance particulière avec les différents jeux de hasard qui se poursuivaient toutes les nuits jusqu’au vingt-septième jour où pour une raison obscure une trêve était décrétée jusqu’à l’aïd El’fitr. Cartes, domino, loto, étaient fêtés avec une liesse et une joie indescriptibles où les plus malins et les plus tricheurs comme mon frère, engrangeaient des gains en buvant des boissons sur le compte des malheureux perdants. Je n’étais pas oublié dans cette aventure où je dégustais goulument dans l’odeur acre de la fumée les restes de bouteilles inachevées dans cet endroit où les tabous volaient en éclat quand fusaient des blagues et des gros mots a en faire pâlir la dame de cœur.
Pour moi aujourd’hui en France tout est bâclé, le mois de Ramadhan a beaucoup perdu de son aura d’autrefois du pays. Le rythme vertigineux de la vie semble ne plus laisser du temps au temps en bousculant certaines de nos traditions où il n’est même pas suivi comme il se doit par nos progénitures. Mais je l’avais remarqué aussi chez nous, de plus en plus, le Ramadhan perd son caractère de fête prolongée et tend à devenir un simple rite, certes essentiel, de l’islam mais dénué de toute ferveur.

                                                                                  

Alors que son menu était équilibré et approprié, le Ramadhan est, aujourd’hui, le mois de toutes les extravagances culinaires. Montée de l’individualisme aidant, les valeurs sacrées du Ramadhan telles que le souci de l’autre et l’altruisme sont en net recul.
Bon jeûne du mois de Ramadhan avec un peu de retard à tous (tes) ainsi qu’à vos familles et quelle meilleure rétribution que le Paradis pour celui qui le fait avec sagesse et patience en pensant à l’angoisse de tous les pauvres qui ne peuvent pas se nourrir dans ce bas monde. Cordialement.

                                                                     

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Posté par le Juil 12 2013. inséré dans ACTUALITE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article

6 Commentaires pour “Notre frére si Bouchentouf.G partage avec nous un souvenir ramadanesque a Boukhanéfis.”

  1. abbes

    un témoignage d une époque simple et heureuse malgré les conditions sociales .Ramadhan de ces années restera dans toutes nos mémoires.je ne sais pas celui la du millénaire trois il nous marque pas assez.

  2. hamza

    pourqoui pas Monsieur KADIRI, merci pour ce bon recit ( temoignage)

  3. Belamri abdelkader

    A travers la lecture de ce témoignage nostalgique mais surtout juste et affectueux de notre ami Bouchentouf, je décèle en lui cette pointe d’amertume de ce que les bonnes choses faites d’amour et de simplicité dans la ferveur religieuse et le partage, ont laissé place à l’individualisme et le déploiement des  » muscles  » en contresens justement de ce que nous dicte notre coran concernant ce mois de pieté ,d’abstinence et de retenue au sens large du terme.Mais que voulez-vous ,l’homme est revenu à son instinct animal et tout ce qui compte pour lui est sa meute.Bon Ftour Mr Bouchentouf ainsi qu’à toute votre famille.

  4. benali

    Tout était simple et harmonieux

  5. elhadj abdelhamid

    Bonsoir
    Ghalem se souvient,  » comme si cela datait d’hier « de son premier jour de jeûne.Comme Fouroulou,  » Le fils du pauvre « , de son premier jour à l’école.
    Nous nous souvenons tous de l’enfance heureuse, où la moindre chose avait une valeur affective parce que nous étions tous  » des fils de pauvres « . Mais qui était riche ?
    J’ai entendu dire qu’ à Sidi Bel-Abbès, les plus riches de maintenant étaient les plus pauvres parmi les pauvres. J’espère qu’ils ne l’oublient pas et qu’ils pensent un peu au pauvres d’aujourd’hui, eux qui l’étaient hier et qui, grâce à des mains tendues, ne le sont plus.

  6. Shaya96

    J’ai adoré vous lire, votre nostalgie un peu mélancolique recèle un bonheur un tantinet perdu. Vos souvenirs sont mon présent, j’espère les garder plus tard quand j’aurai votre age.
    Shaya

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