La Voix De Sidi Bel Abbes

Littérature : La dernière oeuvre de Jean Echenoz : des poilus ordinaires

Nous proposons a nos amis lecteurs (ces) de la VDSBA le présent article relatif a la dernière oeuvre de Jean Echenoz, qui publie un roman tous les deux ans, ce dernier arrive toujours à surprendre ses lecteurs. On a l’impression qu’il est toujours là où on ne l’attend pas.

Dans cette nouvelle publication romanesque au titre chiffré 14, le lecteur devine qu’il s’agit de la première guerre mondiale. Un conflit sanglant et d’une rare violence, où les pertes humaines ont dépassé en horreur et en ampleur toutes les guerres précédentes, impliquant aussi les peuples colonisés. La gageure pour cet auteur talentueux était de raconter quatre ans d’un affrontement sans merci en cent vingt-quatre pages. Et, on peut le dire sans se tromper, l’entreprise est un succès total. Dans ce roman, Jean Echenoz a évité quelques écueils inhérents aux récits de guerre. D’abord l’héroïsation.

Les personnages du roman, amis et proches dans le quotidien, n’ont rien demandé à personne. Ils avaient une petite vie provinciale bien réglée du côté de l’océan Atlantique, aux alentours de la ville de Nantes. Et, sans crier gare, l’incident de Sarajevo qui a vu l’assassinat de l’empereur autrichien François-Joseph, en octobre 1914, fait basculer l’Europe et leur vie dans un conflit périlleux pour toute l’humanité. Ainsi, Anthime, Charles, Padioleau et Arcenal sont mobilisés et envoyés au front dans les Ardennes françaises. Ils croyaient partir pour quelques jours, le temps de venir à bout des haines ancestrales avec les Teutons, et les voilà empêtrés dans des tranchées sans issue pour plus de cinq cents jours. Le petit groupe n’avait qu’une seule ambition : rester en vie en s’exposant le moins.

Exit donc l’héroïsme. Deuxième écueil, Echenoz évite les longues descriptions qui sont un fléau dans les récits de guerre. Ces derniers finissent par lasser le lecteur. Il a inventé une sorte de nouvelle poétique qui privilégie la vue d’ensemble, une forme de vision panoramique du conflit sans tomber dans le raccourci. On peut voir cela dans les listes qu’il dresse à chaque chapitre pour rendre compte d’une étape de la guerre ou de la mise en abîme de cette guerre.

Exemple de cette économie qui bannit le récit-fleuve, la description du contenu d’un sac du soldat de la troupe : «en vêtements – caleçons court et long, mouchoirs en coton, chemises de flanelle, bretelles et bandes molletières –, en produits d’entretien et de nettoyage – brosses à habits, à chaussures et pour les armes, boîtes de graisse, de cirage, de boutons et de lacets de rechange, trousse de couture et ciseaux à bouts ronds –, en effets de toilette et de santé – pansements individuels et coton hydrophile, torchon serviette, miroir, savon, rasoir avec son aiguisoir, blaireau, brosse à dents, peigne».

C’est une manière aussi pour l’auteur de fustiger cette propension de l’homme moderne à user et abuser des listes dans n’importe quelle situation de la vie courante. Mais dans le roman 14, elles ont vraiment une efficacité poétique redoutable. Comme quoi, le cliché ou le lieu commun, employés à bon escient, donnent à la narration une esthétique particulière qui favorise les trouvailles pertinentes. Enfin, le pathos, l’écueil le plus nuisible à toute œuvre littéraire a été brillamment évité. Les personnages vont connaître des fortunes diverses. Echenoz désamorce les situations dramatiques en usant d’un humour qu’on pourrait qualifier de noir.

Surtout quand il évoque la blessure d’Anthime. Ce dernier a reçu un obus sur le bras droit qui lui a fait voler en éclats son membre. La première guerre mondiale a laissé des milliers d’estropiés, d’aveugles et de brûlés. La plume d’Echenoz n’est pas là pour distiller de bons sentiments mais pour dédramatiser, et cela donne un des meilleurs passages du roman : «Cinq heures après, à l’infirmerie de campagne, tout le monde a félicité Anthime. Tous ont montré comme on lui enviait cette bonne blessure, l’une des meilleures qu’on pût imaginer – grave, certes, invalidante mais au fond pas plus que tant d’autres, désirée par chacun car étant de celles qui vous assurent d’être à jamais éloigné du front».

Retour donc à la vie civile pour Anthime. Il va retrouver sa place au sein de l’usine de chaussures d’Eugène Borne. Mettant à profit son handicap, il va inventer le mocassin pour se débarrasser de la corvée des lacets, impossible à nouer pour un estropié. Dans cette usine, il revoit Blanche, la fiancée de son frère Charles, mobilisé en même temps que lui. Charles, dont on a perdu très tôt la trace sur le front, a été tué dans un avion de guerre. Amateur de photos, il a fait les frais des balbutiements des avions de combat et de l’inexpérience des pilotes. Un autre membre du groupe des quatre va lui aussi connaître un destin tragique : Arcenal.

Ayant perdu tout contact avec ses amis au front, il décide de s’offrir une promenade dans les champs jouxtant les tranchées. Après avoir fait le vaccin antidiphtérique, il se laissa guider par ses pas. Les gendarmes qui veillaient au grain le rattrapent et le traduisent devant la cour martiale pour tentative de désertion. Tout se passe comme dans un cauchemar. Sans avoir pu dire un mot, il est fusillé. Le dernier qui échappe à cette hécatombe, c’est Padioleau.

Les gaz ennemis lui font perdre la vue et il retrouve la vie civile auprès d’Anthilme. Ce nouveau roman d’Echenoz sur la première guerre mondiale prouve qu’on peut raconter un conflit horrible de façon intelligente, sans recourir aux  artifices des grandes sagas et en faisant confiance à des gens ordinaires sans prétentions héroïques.

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Posté par le Fév 9 2013. inséré dans ACTUALITE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article

5 Commentaires pour “Littérature : La dernière oeuvre de Jean Echenoz : des poilus ordinaires”

  1. Nesrine R SBA

    un roman qu’il va falloir commander mais de cette œuvre. la paix retrouvée a donné lieu a un traité de paix entre deux grands belligérants.Bon sujet a lire

  2. Souad cite sabah

    Bon sujet trés positif et humanitaire

  3. meradi

    un beau roman mais introuvable non commercialalisé chez nous

  4. Mme Mostefaoui SAB

    Je crois que cet écrivain d’envergure vise a consolider les bonnes ames vis avis des atrocités des guerres et surtout par le biais du roman oules odeurs de paix sont ressenties dans son approche .Moi je mesuis contentée du résumé

  5. Lounis A

    UN BEAU ROMAN INTROUVABLE

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