La Voix De Sidi Bel Abbes

Le parfum de la faim, par Elhadj Abdelhamid.

Matez-moi ces gringos avec leurs guenilles en lambeaux ; des  gauchos de la Pampa mis en chômage à durée indéterminée ? Même les bâtons, tordus et les chapeaux, « mous », de paille, rongés par les mites, semblent vivre leur agonie. Ces épouvantails feraient fuir des lions  affamés qui n’auraient pas, de toute façon, trouvé grand-chose à se mettre sous la dent dans ces carcasses vivantes. Heureusement qu’il y a des arbres pour «  caler »  et, de leur ombre, rafraîchir un peu ces zombies qui ne trouvent plus la force d’une dernière « bartiya » de derbouka, mise en bandoulière.L’homme debout à gauche a tendu son bras vers un tronc pour se maintenir alors que son compère, assis à gauche, peine à garder une position droite, même assis, tant il penche à droite  peut-être à cause de son estomac, organe de gauche, dangereusement vide qui enflamme ses entrailles même s’il semble faire contrepoids, du buste, à un sac sur son épaule.Ah, le fier adage bien de chez nous : « hrig el abtane ouala frek el aoutane ! Brûlure de mes entrailles plutôt que l’abandon de ma terre natale. »Des mendiants musiciens algériens, dit la légende de la photo, de passage à Bougie, vers 1915, c’est-à-dire après presque un siècle de colonisation bienfaitrice. Voilà aussi ce que dit  Camille Sabatier, un juge de paix en Algérie, en 1882 :« De nombreux vols commis dans la région ,,,paraissaient avoir fréquemment pour auteur ou complices des indigènes,,,,Je résolus de faire une perquisition complète ( dans la déchera ) et requis à cet effet vingt hommes de garnison, Dans la soixantaine de gourbis qui furent successivement fouillés, je ne trouvais aucune provision alimentaire si ce n’est un petit sac d’orge dans l’un d’eux et, dans les autres, des tas de «  kérioua » ( racines de l’arum sauvage ),Je sais par expérience, qu’un Européen ne peut goûter de pareils mets sans être pris de vomissements et de douleurs d’entrailles,,,le «  kérioua » était la nourriture exclusive de la population,,,,Qui ne comprend, ,,,en pareille occurrence,,,que la justice elle-même pouvait se demander s’il était légitime de frapper ceux que la faim rendait inconscients de leurs actes »,   Mais il y a bien une lueur d’espoir, le regard du mendiant musicien algérien assis au milieu; des yeux de braise vivante qui couvent une révolte inéluctable et  qui semblent défier la misère et avertir : un jour de Juillet, nous aussi, nous prendrons La Bastille, d’Oran et d’ailleurs, et le son assourdissant de  nos derbouka et nos gallal, tam-tam de la liberté, résonnera dans toute l’Afrique et même au-delà.Cette photo de «  l’orchestre », qui pourrait s’appeler «  Les Compagnons de la Faim », est tirée du livre Archives des colonies qui annonce : «  cet ouvrage vous fait pénétrer dans les arcanes d’un ancien territoire de la France d’outre-mer, un monde disparu dont beaucoup se souviennent avec nostalgie et un paradis exotique aux mille parfums exotiques »,

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Posté par le Juil 24 2012. inséré dans ACTUALITE, SOCIETE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article

14 Commentaires pour “Le parfum de la faim, par Elhadj Abdelhamid.”

  1. Amyna

    « Dieu, qui nous a donné notre pays natal, En éternel joyeux cadeau, Nous viendra toujours en aide tant que nous en serons dignes. »
    Par un Ecrivain allemand

  2. MIMOUN

    le parfun de la faim ou les signes et les gestes de la misère.Votre sujet reflete la misère noire ou toute la nourriture a été exporté en france pour subvenir aux besoins des soldats français pendant la deuxieme guerre mondiale et des bons hebdomadaires ont été distribués aux citoyens indigènes pour survivre.Je pense que cette famine qu’a connue notre pays colonisé ne se reproduise plus dans l’avenir inchallah.

  3. Smiley.

    Salam le doc et choukrène de nous régaler de contributions de qualité.
    Vous savez tout comme moi qu’il est impossible d’opérer une archéologie de la mémoire coloniale et de se fier aux seuls récits des étrangers. La légende de la photo coloniale se pliait aux normes du faux exotisme compassionnel et mettait l’emphase sur la misère apparente pour justifier le projet colonial et l’auréoler de considérations morales.Tout comme elle avait crée le mythe des femmes vénales de Ouled Nail exposées nues et lubriques pour aiguicher le voyeur et susciter des vocations chez les légionnaires!
    La raison en est simple: le regard colonial, porté sur la société colonisée, est un regard de l’extérieur qui n’en saisit aucune aspérité, l’anonymise et la désincarne.
    Le colonisé n’est pas un sujet et il est sans nom.
    Il aura fallu attendre des écrivains Algériens comme Dib et Ferraoun pour narrer l’indicible pauvreté mais aussi la richesse de la culture, l’organisation sociale, la solidarité du clan et les coutûmes honorables et proposer un regard de l’intérieur.
    Pour le toubib que vous êtes, confronté à la question existentielle de la vie et de la mort et de l’entre-deux, (Toubib or not toubib), il existe une mine d’or pour saisir la logique coloniale en compulsant les archives des Services de l’Armée et s’apercevoir que l’édification d’un système de santé et le fait de prodiguer des soins à la société autochtone procédaient d’un logique implacable: celle de protéger la santé des villes garnisons et d’avoir une main d’oeuvre en mesure de travailler. Aucune philanthropie à invoquer mais que du pragmatisme. Assainir et protéger les villes de garnisons passait par la case édification embryonnaire de systèmes de santé.
    La valeur ajoutée en matière de propagante était considérable.
    Les maladies à l’époque étant plus mortelles que les combats, les services de santé qui ne comptaient que 170 chirurgiens et 90 médecins et pharmaciens en 1830, se sont étoffés pour épouser les contours de la colonie de peuplement européen et la logique d’exploitation coloniale. Pour faire suer le burnous, il fallait garder les bras vigoureux
    Evitons d’offrir à notre tour, un regard extérieur sur une société anté-indépendance que l’on doit examiner avec lucidité et humanité mais sans cataracte aux yeux qui empêchera de voir que l’on a été colonisés car colonisables! (N’est-ce pas Bennabi?)
    On pourrait aujourd’hui porter le même regard extérieur sur les ombres fantômatiques qui se faufilent la nuit pour ‘brûler la mer’ et préférer finir dans le ventre des poissons.
    On attend un vrai roman sur ce drame de l’impasse qui explique et explore les motivations de ceux que l’on évoque pudiquement sous le vocable de ‘Harragas’ pour les expulser de la conscience.

  4. Hami de sba

    Le sujet de notre docteur est trés bien abordé Sa richesse est vraiment inouie pour nous lecteurs C »st un régal a jeun.

  5. nabila t sba

    Toujours fort le docteur hadj A

  6. ghosne elbane

    voilà un sujet que l’on ne cesse de lire et de relire. kérioua connait pas y-a-t-il un un autre terme! .Je pose une question à Mr El-hadj et s’il ne voit aucun inconvénient pour me répondre la question est la suivante « Lorsque vous avez habité la maison de SCHLOMO » comment vous avez trouvé cette demeure merci.Saha ftourkoum

  7. elhadj abdelhamid

    Bonjour,
    kérioua est le nom donné à l’arum sauvage dans l’Algérois car le juge de paix , auteur du récit, exerçait à Mila; je ne connais pas son équivalent chez nous.
    Mon texte est basé sur une photo de mendiants musiciens; je ne la vois pas mais je peux toujours l’envoyer à nouveau car sans elle mon récit perd tout son  » sel  ».
    Pour la maison de Schlomo acquise en 1946, elle était superbe avec sa véranda et son immense jardin fruitier; je n’ai jamais oublié son carrelage du sol à  » la romaine  » et les carreaux multicolores des vitres des portes, la cheminée de marbre et ….son pigeonnier qu’on visitait souvent, enfants, au moyen d’une échelle , pour piquer un ou deux oiseaux choisis au plumage ( marron…) que l’on adoptait à la maison.
    A bientôt.

  8. MOI

    Si Ghosne elbane salam.
    Le Docteur El Hadj fait certainement référence à l’ouvrage de Martin Evan « ALGERIA, France’s undeclared war » (ouvrage en langue anglaise,publié en 2012) qui rapporte effectivement ce témoignage en page 37 du juge Sabatier parti enquêter sur les conditions de vie de la population autochtone en 1877 (en non en 1822. Peut-être ne s’agit-il pas des mêmes sources ?) dans la région de Mila à l’est de ce qui était désigné par la petite Kabylie. Le nom vernaculaire du tubercule de cette plante (arum tacheté,plante dont les baies rouges sont fortement toxiques, et dont le tubercules est désignéen français par  » pieds de veau ») dans cette région doit être celui de « kérioua ».
    Dans une flore algérienne que je viens de consulter, il est fait mention de  » el baqouqa » pour désigner la plante. J’ignore personnellement son appellation en Oranie.
    Autrefois ce tubercule était lavé, séché, pelé et coupé en deux avant d’être séché, puis moulu sous forme de farine, seule ou adjointe à la farine de boulangerie.La farine perd de sa toxicité avec la chaleur, lors de la cuisson.
    A cette époque, le témoignage du juge Sabatier précise que « la kerioua était le SEUL aliment de la population pauvre dans cette région ».
    Merci au Docteur El Hadj de nous rappeler les souffrances endurées par les populations déshéritées et rejetées en périphérie de « l’empire »sous l’ère coloniale.
    Siamkoum makboul oua saha ftourkom.

  9. elhadj abdelhamid

    nb : je viens d’envoyer la photo jointe à l’article en espérant que cette fois-ci sera la bonne.
    A bientôt

  10. Hanene

    Trés belle contribution bonne continuation. docteur

  11. laradji

    Tres belle contribution du docteur qui nous honore

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