La Voix De Sidi Bel Abbes

Kateb Yacine, l’éternel perturbateur: C’est le 25ème ANNIVERSAIRE de son décès (oct 89)

katebyacineMort il y a vingt cinq ans, l’écrivain Kateb Yacine connaît toujours une popularité certaine en Algérie, où un colloque international vient de lui être consacré. En France, les hommages n’ont guère été médiatisés. Ce « poète en trois langues », selon le titre du film que Stéphane Gatti lui a consacré, demeure un symbole de la révolte contre toutes les formes d’injustice, et l’emblème d’une conscience insoumise, déterminée à rêver, penser et agir debout.
Par Marina Da Silva
« Le vrai poète, même dans un courant progressiste, doit manifester ses désaccords. S’il ne s’exprime pas pleinement, il étouffe. Telle est sa fonction. Il fait sa révolution à l’intérieur de la révolution politique ; il est, au sein de la perturbation, l’éternel perturbateur. Son drame, c’est d’être mis au service d’une lutte révolutionnaire, lui qui ne peut ni ne doit composer avec les apparences d’un jour. Le poète, c’est la révolution à l’état nu, le mouvement même de la vie dans une incessante explosion (1). »
Romancier et dramaturge visionnaire, considéré grâce à son roman Nedjma comme le fondateur de la littérature algérienne moderne, Kateb Yacine était avant tout un poète rebelle. Vingt ans après sa disparition, il occupe en Algérie « la place du mythe ; comme dans toutes les sociétés, on ne connaît pas forcément son œuvre, mais il est inscrit dans les mentalités et le discours social (2) ». Il reste aussi l’une des figures les plus importantes et révélatrices de l’histoire franco-algérienne.
Kateb, qui signifie « écrivain » en arabe, était issu d’une famille de lettrés de la tribu des Keblout du Nadhor (Est algérien). Le 8 mai 1945 — il n’a pas encore 16 ans —, il participe aux soulèvements populaires du Constantinois pour l’indépendance. Arrêté à Sétif, il est incarcéré durant trois mois à la suite de la répression, qui fait quarante-cinq mille morts. Sa mère, à laquelle il est profondément attaché — c’est elle qui l’a initié à la tradition orale et à la poésie —, sombrera dans la folie. Cette date du 8 mai marquera l’existence, l’engagement et l’écriture de Kateb à tout jamais.
C’est en septembre de cette même année, à Annaba, qu’il tombe éperdument amoureux d’une de ses cousines, Zoulheikha, qui va inspirer Nedjma (« étoile »), rédigé en français, œuvre fondatrice qui a totalement bouleversé l’écriture maghrébine. Dans cette histoire métaphorique où quatre jeunes gens, Rachid, Lakhdar, Mourad et Mustapha, gravitent autour de Nedjma en quête d’un amour impossible et d’une réconciliation avec leur terre natale et les ancêtres, la jeune fille, belle et inaccessible, symbolise aussi l’Algérie résistant sans cesse à ses envahisseurs, depuis les Romains jusqu’aux Français. La question de l’identité, celle des personnages et d’une nation, est au cœur de l’œuvre, pluridimensionnelle, polyphonique.
Nedjma deviendra une référence permanente dans l’œuvre de Kateb, amplifiée en particulier dans Le Polygone étoilé, mais aussi dans son théâtre (Le Cercle des représailles) et sa poésie. Pour Moa Abaïd, comédien qui l’admirait, il était « un metteur en scène génial, proche de la réalité, qui a vraiment travaillé sur la construction du personnage pour parler au public, sans camouflage ni maquillage. Son utilisation de la métaphore et de l’allégorie n’est pas un évitement, puisqu’il a toujours dit haut et fort ce qu’il pensait, mais provient du patrimoine culturel arabo-musulman ».
Aussi libre et libertaire, insolente et provocante, indéchiffrable et éblouissante que son œuvre, fut la vie de Kateb. Militant de toute son âme pour l’indépendance, au sein du Parti populaire algérien, puis du Parti communiste, il s’engage avant tout avec les « damnés de la terre », dont il est avide de connaître et faire entendre les combats : « Pour atteindre l’horizon du monde, on doit parler de la Palestine, évoquer le Vietnam en passant par le Maghreb. »
Inventer un art qui se partage,
et « révolutionner la révolution »
Expatrié dès 1951, il vit dans une extrême précarité jusqu’à la fin de la guerre d’indépendance (1954-1962), principalement en France, harcelé par la direction de la surveillance du territoire (DST), et voyageant beaucoup. Dans le bouleversement terrible et euphorique de 1962, il rentre en Algérie, mais déchante rapidement. Il s’y sent « comme un Martien » et entamera une seconde période de voyages — Moscou, Hanoï, Damas, New York, Le Caire : « En fait, je n’ai jamais cru que l’indépendance serait la fin des difficultés, je savais bien que ça serait très dur. »
Lorsqu’il décide de rester plus durablement en Algérie, en 1970, il abandonne l’écriture en français et se lance dans une expérience théâtrale en langue dialectale dont Mohamed, prends ta valise, sa pièce culte, donnera le ton. Fondateur de l’Action culturelle des travailleurs (ACT), il joue dans les lieux les plus reculés et improbables, usines, casernes, hangars, stades, places publiques… avec des moyens très simples et minimalistes — les comédiens s’habillent sur scène et interprètent plusieurs personnages —, le chant et la musique constituant des éléments de rythme et de respiration.
« Lorsque j’écrivais des romans ou de la poésie, je me sentais frustré parce que je ne pouvais toucher que quelques dizaines de milliers de francophones, tandis qu’au théâtre nous avons touché en cinq ans près d’un million de spectateurs. (…) Je suis contre l’idée d’arriver en Algérie par l’arabe classique parce que ce n’est pas la langue du peuple ; je veux pouvoir m’adresser au peuple tout entier, même s’il n’est pas lettré, je veux avoir accès au grand public, pas seulement les jeunes, et le grand public comprend les analphabètes. Il faut faire une véritable révolution culturelle (3). »
L’engagement politique de Kateb détermina fondamentalement ses choix esthétiques : « Notre théâtre est un théâtre de combat ; dans la lutte des classes, on ne choisit pas son arme. Le théâtre est la nôtre. Il ne peut pas être discours, nous vivons devant le peuple ce qu’il a vécu, nous brassons mille expériences en une seule, nous poussons plus loin et c’est tout. Nous sommes des apprentis de la vie (4). » Pour lui, seule la poésie peut en rendre compte ; elle est le centre de toutes choses, il la juge « vraiment essentielle dans l’expression de l’homme ». Avec ses images et ses symboles, elle ouvre une autre dimension. « Ce n’est plus l’abstraction désespérante d’une poésie repliée sur elle-même, réduite à l’impuissance, mais tout à fait le contraire (…). J’ai en tous les cas confiance dans [son] pouvoir explosif, autant que dans les moyens conscients du théâtre, du langage contrôlé, bien manié (5). »
Un « pouvoir explosif » qu’il utilisera dans Le Cadavre encerclé, où la journée meurtrière du 8 mai 1945, avec le saccage des trois villes de l’Est algérien, Guelma, Kherrata et Sétif, par les forces coloniales, est au cœur du récit faisant le lien entre histoire personnelle et collective.
Kateb a fait le procès de la colonisation, du néocolonialisme mais aussi de la dictature post-indépendance qui n’a cessé de spolier le peuple. Dénonçant violemment le fanatisme arabo-islamiste, il luttait sur tous les fronts et disait qu’il fallait « révolutionner la révolution ».
S’il considérait le français comme un « butin de guerre », il s’est aussi élevé contre la politique d’arabisation et revendiquait l’arabe dialectal et le tamazight (berbère) comme langues nationales. Surnommant les islamo-conservateurs les « Frères monuments », il appelait à l’émancipation des femmes, pour lui actrices et porteuses de l’histoire : « La question des femmes algériennes dans l’histoire m’a toujours frappé. Depuis mon plus jeune âge, elle m’a semblé primordiale. Tout ce que j’ai vécu, tout ce que j’ai fait jusqu’à présent a toujours eu pour source première ma mère (…). S’agissant notamment de la langue, s’agissant de l’éveil d’une conscience, c’est la mère qui fait prononcer les premiers mots à l’enfant, c’est elle qui construit son monde (6). »
L’éventail et la radicalité de sa critique lui ont valu autant de passions que d’inimitiés. Aujourd’hui objet de toutes les appropriations, pour le meilleur comme pour le pire, il reste l’« éternel perturbateur » et, comme Nedjma, l’étoile inaccessible — en tout cas irréductible.
Marina Da Silva.
(1) Dialogue avec Jean-Marie Serreau, dans Le Poète comme un boxeur,Seuil, Paris, 1994.
(2) Benamar Mediene, professeur des universités, auteur de Kateb Yacine, le cœur entre les dents,préface de Gilles Perrault, Robert Laffont, Paris, 2006.
(3) Entretien avec Abdelkader Djeghloul,Actualité de l’immigration,n° 72, Paris, janvier 1987.
(4) Colette Godard, « Le théâtre algérien de Kateb Yacine », Le Monde,11 septembre 1975.
(5) Kateb Yacine, « Pourquoi j’ai écrit Le Cadavre encerclé »,France-Observateur, Paris, 1958.
(6) Entretien avec El Hassar Benali (1972), dans Parce que c’est une femme,Editions des Femmes – Antoinette Fouque, Paris, 2004.

PS: Article rédigé en 2009

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Posté par le Oct 31 2014. inséré dans CE QUE DIT LA PRESSE, EVOCATION. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

12 Commentaires pour “Kateb Yacine, l’éternel perturbateur: C’est le 25ème ANNIVERSAIRE de son décès (oct 89)”

  1. Hamid

    Un grand monsieur de la plume rendu célèbre par Nedjma.

  2. elhadj abdelhamid

    Bonsoir
    Quelques anecdotes, glanées ça et là, sur le père de Nedjma.
    Une institutrice, qui avait eu le fils de Kateb Yacine comme élève, voit l’écrivain débarquer un jour dans sa classe : – Madame, je vous prie de ne plus enseigner l’arabe classique à mon enfant. Je ne suis pas convaincu que cela puisse lui servir à grand-chose, à l’avenir !
    Lorsque l’on voit, aujourd’hui encore, que l’on enseigne, à l’école, au collège comme au lycée, les maths, les sciences naturelles, la Physique, la Chimie…etc… en arabe, alors qu’à la Fac, la Médecine et la plupart des sciences le sont en français, on ne peut que saluer le rebelle visionnaire.
    L’écrivain Amine Zaoui, alors étudiant volontaire de la Révolution Agraire dans les années 70, est étonné de retrouver l’icône des lettres algérienne « reclus », mdhal de fellah sur la tête, à Ténira. : -Ne seriez-vous pas exilé dans ce bled perdu par le pouvoir.
    – Au contraire, à Ténira, terre des fellah moudjahidine, je me sens au milieu de mon peuple !

    Kateb Yacine le rebelle malmena, un jour, le ministre « gominé » Taleb El Ibrahimi qui, incapable de se défendre, s’en remit à son mentor Boumediène, escomptant une punition sévère du kateb par le raïs.
    Mais Boumediène sen remit, à son tour, à Saïd Mazouzi, le ministre des Anciens Combattants, ancien détenu des Evènements de Sétif de 1945 à 1962 ( 17 ans ) qui a du croiser « l’enfant Kateb » arrêté lui aussi en Mai 45 :
    – Si Mazouzi, demandez à Kateb Yacine de se taire un peu. Il sait si bien écrire mais « il ne sait pas parler » !

  3. madjid

    Kateb a passé plus e dix ans a Sidi Bel Abbes comme direct du théatre

  4. Mohand

    C’est vivre

    Fanon, Amrouche et Feraoun

    Trois voix brisées qui nous surprennent

    Plus proches que jamais

    Fanon, Amrouche, Feraoun

    Trois source vives qui n’ont pas vu

    La lumière du jour

    Et qui faisaient entendre

    Le murmure angoissé

    Des luttes souterraines

    Fanon, Amrouche, Feraoun

    Eux qui avaient appris

    A lire dans les ténèbres

    Et qui les yeux fermés

    N’ont pas cessé d’écrire

    Portant à bout de bras

    Leurs oeuvres et leurs racines

    Mourir ainsi c’est vivre

    Guerre et cancer du sang

    Lente ou violente chacun sa mort

    Et c’est toujours la même

    Pour ceux qui ont apprisA lire dans les ténèbres,

    Et qui les yeux fermés

    N’ont pas cessé d’écrire

    Mourir ainsi c’est vivre.

    Kateb Yacine (Jeune Afrique, Paris, n°107, 5-11 novembre 1962)

    • elhadj abdelhamid

      Bonjour
      Ce poème de Kateb Yacine « Mourir ainsi, c’est vivre » de Novembre 1962 est étrangement prémonitoire. Kateb, qui a connu la guerre, est mort de leucémie, un « cancer du sang ».
      Mais ce qui demeure le plus étrange dans l’histoire, c’est que Kateb Yacine est mort presque le même jour que son cousin Mustapha Kateb ( le Jean-Louis Barrault du théâtre algérien ), décédé, lui aussi, d’une leucémie.
      Les 2 artistes rebelles, patriotes incontestables, à la valeur reconnue dans le monde, farouchement hostiles à l’arabo-islamo-conservatisme montant, dérangeaient-ils trop le « pouvoir». Ramené à Constantine par Chadli, L’Egyptien Cheikh Mohamed El Ghazali, qui avait « chassé » le penseur Mohamed Arkoun de son pays, a déclaré à la mort de Kateb Yacine : Kateb Yacine ne mérite pas d’être enterré en Algérie !
      ( En 1992, El Ghazali avait béni, dans une fetwa azharienne collective, l’assassinat de l’écrivain égyptien Faraj Fauda ).
      A la mort de Boumediène des suites de son « cancer du sang », la maladie de Waldenstrom, « l’irradiation criminelle » du président a été largement évoquée.

  5. Hamid

    Sûrement une fertlle plume qui honore la littérature Algérienne mais dans une vie tumultueuse il ne pouvait pas faire plus. Mais pour le théâtre il a assez fait.

  6. Mohand

    تعددت الأسباب و الموت واحد

  7. Mohand

    ومن لم يمت بالرصاص مات بغيره

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