La Voix De Sidi Bel Abbes

JANVIER 1973 : QUI SE SOUVIENT DU PÈLERINAGE DE CETTE ANNÉE – LA` ? Par Mohamed Senni.

                                                                                                                                                 .Par Mohamed SENNI  

               Il est des événements, vécus comme une authentique trahison avec le dédain et l’omnipotence en prime, qui vous restent en travers de la gorge durant toute votre vie : outrageusement indélébiles. Celui dont je souhaite faire la narration est de ceux-là. Ironie du sort, il s’agit d’un pèlerinage particulier et, précisément celui qui a eu lieu en 1973. En cette année là, le cinquième pilier de L’Islam, débuta le 5 janvier qui correspondait au 1er Dhoul Hijja 1392 et la même année 1973 connaîtra le début du pèlerinage suivant commençant, lui, le 26 décembre.
Signalons au passage que le 27 de ce même mois de janvier, aboutirent les fameuses négociations de Paris, menées depuis des années, Avenue Kleber par les Américains et les trois factions vietnamiennes dont celle du FNL, conduite par la célèbre Madame Binh mettant fin au plus grand conflit armé du XX ème siècle qui a duré dix années. L’Amérique fut battue à plate couture.
A cette date j’abordais le dernier semestre de mes études supérieures à Lyon. C’est là que je pris la décision d’envoyer mon père, Imam Faqih de formation et de profession, exerçant à la Médersa d’El Graba, en pèlerinage n’ayant pu obtenir le passeport spécial en vigueur pour cette circonstance.
Les formalités de départ furent entamées courant décembre. Beaucoup de postulants, de toutes les régions d’Algérie, exprimèrent leur désir d’être du voyage. C’est alors que Boukharrouba Mohamed prit la décision « historique » de « permettre » à ceux qu’il considérait comme « sujets » qui le voulaient, de partir par leurs propres moyens avec un passeport international. Des milliers de nos aînés, à l’époque, tentèrent cette aventure qui s’avèrera ni plus ni moins qu’une odieuse humiliation.

A tous, ne fut accordée que l’allocation touristique (100 F.F) pour continuer de l’aéroport français – ou européen – où ils allaient atterrir et espérer continuer vers Médine ou Djeddah. Pas un centime de plus. Se posait alors un très gros problème : les départs d’Algérie commencèrent à la fin de décembre. Air Algérie n’accordait l’OK qu’à partir d’Algérie sans se soucier de la continuation du voyage à partir de l’aéroport européen, destination de la première étape. Tous les billets furent cédés avec la mention « Open » pour la suite du voyage : cadeau empoisonné fait par Boukharrouba et Air Algérie. Beaucoup, parmi ceux qui avaient cru dans la sincérité du Dictateur ignoraient ce « sésame » en application par toutes les compagnies aériennes du Monde. A la même période, tous les vols à partir de l’Europe, étaient complets vers l’Etranger à cause des fêtes de fin d’année et surtout vers le Moyen-Orient où Beyrouth était considérée comme étant la Suisse du Moyen-Orient.
Je pris la route de Marseille-Marignane le 30 décembre pour aller à la rencontre de mon père. A l’aéroport, il y avait une ambiance telle que cet aérodrome n’avait sûrement jamais connue : de très nombreux pèlerins auxquels se sont mêlés des émigrés, chargés de diverses victuailles, boissons, gâteaux, fruits, le tout agrémenté de you-yous. Je reconnus un Imam, originaire de ‘Aïn El Berd qui exerçait son ministère à la Mosquée qui se trouve en contrebas des minoteries situées non loin de la voie ferrée qui passe près du cimetière de Sidi – Bel – Abbès. J’allais vers lui et lui donnai l’accolade. L’Imam, Si Mekri Miloud, bel homme (Tous nos amis Mekri le sont), à la démarche seigneuriale, cousin lointain de mon père, ne me connaissant pas, posait sur moi un regard interrogateur mais bienveillant. Comme il a vite fait de reconnaître ma ressemblance avec mon père, il me fit savoir qu’il allait arriver dans le prochain avion en provenance d’Oran. Je lui souhaitais d’accomplir le cinquième pilier de l’Islam dans les meilleures conditions et quelle ne fut ma surprise de l’entendre me répliquer : « Moi, je retourne en Algérie, comme presque tout le monde, parce que Air Algérie n’a délivré aucun O.K. pour continuer au-delà de Marseille. Boumédiène nous a eus. Que lui avons-nous fait ? ». Je l’invitais à patienter et lui dis de ne pas s’inquiéter pensant, sans grande conviction, trouver une solution une fois mon père arrivé. Il ne lâcha plus mon bras. La nuit commençait à tomber quand mon père fit son apparition. Je lui expliquai la situation. Les trois heures que je passais à l’aéroport m’ont permis de voir les interminables chaînes de compatriotes qui rentraient au pays, têtes baissées, mines défaites et semblant vivre un cauchemar.
Nous rejoignîmes notre hôtel au centre de Marseille, tenu par une juive de Sidi-Bel-Abbès : Madame Assouli. Après le dîner, et tenant les dépliants publicitaires des principales compagnies aériennes européennes obtenus à Marignane, je partis à la poste qui se trouvait à un jet de pierre de l’hôtel et où une annexe téléphonique était ouverte 24 h / 24. De là je téléphone à plusieurs compagnies. Aucune possibilité avec les cinq premières. L’espoir renaît avec la sixième : Alitalia qui me proposa deux places : une pour le 1er janvier sur un vol qui devait relier Rome à Beyrouth avec un OK sur Djeddah pour le 4 janvier et l’autre pour le même premier janvier sur un vol différent direct sur Djeddah toujours à partir de Rome. Je pris ma décision de suite : je réserve le vol direct à Si Miloud Mekri et le premier pour mon père qui devait fouler les Lieux Saints trois jours après l’Imam Maaïchi. (Qualificatif attribué aux habitants de Aïn El Berd pour leur descendance du Saint Sidi Maachou dont sont issus tous les Mekri).
Le lendemain, dimanche 31 décembre 1972, avec mon épouse, mes deux enfants et les deux Imams, je prenais la route de Lyon où je déposais ma petite famille dans le logement que nous occupions à Trévoux (25 km au Nord de Lyon) dans l’Ain. Après le dîner je me rends à la cité universitaire où étaient logés mes camarades de promotion. Je sollicitais l’un d’eux, originaire de Batna – Si Mabrouk Drid – pour nous déposer à la Gare de Perrache et de garder la voiture jusqu’à mon retour. Je réserve trois lits-couchettes sur le train Lyon – Rome où nous descendîmes le lendemain 1er janvier.
Avec leurs tenues traditionnelles, mes Imams attiraient tous les regards. Un Monsieur aborda mon père et lui parla dans une langue que je ne comprenais pas. Puis il dit clairement à mon père en tapotant sa poitrine : « Mouslim » et il se mit à réciter distinctement la Fatiha. C’était un Musulman Russe. Le seul Tchétchène que j’ai eu à connaître de toute ma vie. Je lui fis comprendre que les deux hommes étaient Imams. Je remarquai qu’il était très ému puisqu’en les serrant dans ses bras, il ne put contenir des larmes qui perlaient. Il leur dit « Mekka ? Mekka ? ».
Nous prîmes un taxi pour l’Ambassade d’Arabie Saoudite pour les visas. Tout au long du trajet, nous aperçûmes des centaines de pèlerins algériens vivant les affres du « génie » de Boukharrouba. L’îlot où se trouvait l’Ambassade était quadrillé par les carabiniers. J’ai vu des responsables de l’Ambassade remettre des enveloppes à des pèlerins à qui leur Dictateur n’avait alloué que 100,00 F.F. d’allocation touristique comme déjà signalé.
Voulant avoir une explication sur ces enveloppes, un employé m’éclaira. Les Ambassades saoudiennes d’Europe ayant informé leur ministère de cette avanie subie par des Algériens livrés en pâture à l’aventure par Boukharrouba, le Roi Fayçal ordonna de secourir ceux qui étaient dans le besoin. Ce qui explique les généreuses enveloppes données aux pèlerins qui étaient dans le besoin et qui disposaient d’un O.K. L’occasion m’est donnée ici pour rappeler ceci : ayant exprimé son vœu de prier à El-Kods, le Roi fit appel à tous les chefs d’Etat arabes pour libérer la Palestine. Il fut assassiné le 25 Mars 1975 par un de ses neveux. Tout le monde s’accordait à dire que le Mossad était derrière cet ignoble assassinat. Il avait régné onze ans sur son royaume (1964 – 1975).
Les visas furent rapidement établis et nous nous dirigeâmes par bus d’Alitalia à l’aéroport de Fiumicino. Si Miloud fut le premier à embarquer pour Djeddah et mon père embarqua pour Beyrouth une heure après lui, non sans une certaine appréhension. Pour le rassurer je lui rappelais ce verset : وعلى الله قصْدُ السَّبيل. (Sur Dieu s’axe le chemin). Au moment de nous quitter, mon père me dit : « Je suis fier de toi pour avoir fait partir Si Miloud avant moi ». Avant leur embarquement, je leur changeai leurs billets retour avec Alitalia de Djeddah à Marseille via Rome. Depuis l’aéroport de Marseille, je sentais que les deux Imams étaient sous l’effet de terribles et noires pensées mais ils ne dirent mot. J’apprendrai par la suite qu’après trois nuits passées aux frais d’Alitalia dans un hôtel 5 étoiles à Beyrouth, mon père arriva à la Mecque la veille du mois sacré.

De G à D : Rafik M’Rabet, moi et Boumédiène Menaouer (01/01/1973)

Le regretté Rafik M’Rabet.

Je pris la navette pour le centre de Rome d’où je téléphonai à mon regretté ami Rafik M’Rabet qui vint me rencontrer accompagné d’un autre ami de Sidi-Bel-Abbès, Si Boumédiène Menaouer. Tous les deux inscrits à l’Ecole des Beaux Arts, je ne pouvais espérer tomber sur de meilleurs guides pour visiter sommairement la ville de Romulus. Ils m’accompagnèrent à la gare où je pris le train pour Lyon. Une fois dans ma cabine, je tombe sur un autre Belabbésien : dans une splendide tenue militaire avec épée sur le côté. Il venait de rentrer d’Algérie. C’était mon regretté ami Réda Benyellès, frère de Abdelaziz, l’entrepreneur, et qui finira sa carrière comme commandant de la Marine de Guerre Nationale. Il devait descendre en cours de route et, une fois arrivé à destination, je me suis retrouvé seul avec mes pensées et notamment cette odieuse décision de Boukharrouba. Je donnai, dans ce train, leurs véritables significations et portées aux décisions suicidaires qu’il avait prises au cours des récentes dernières années loin de m’imaginer qu’il en prendrait d’autres plus graves qui allaient, faute de vision saine, mener notre pays à la situation inextricable dans laquelle il patauge aujourd’hui. Plus de 80% des « pèlerins » rebroussèrent chemin et cela a dû le faire exulter. Combien de personnes âgées n’avons-nous pas vu pleurer !

Je finis par rentrer à Lyon, extrêmement éprouvé mais pleinement satisfait.
Les jours qui suivirent, cette honte était dans la bouche de toute notre émigration. Notre presse glorifia cette décision unique prise grâce à la magnanimité de Boukharrouba. Les échos que nous recevions du Bled parlaient de trahison. Enfin. Début février, je reçois un télégramme de mon père m’annonçant le jour de son retour sur Rome par Alitalia. Je contacte cette compagnie auprès de laquelle je lui confirme un O.K. sur Marseille juste après son arrivée à Rome. Je pris contact avec le Directeur de l’agence Air Algérie de Lyon, Monsieur Aber, frère de notre grand Djilali pour un O.K. Marseille-Oran le lendemain de son arrivée dans la cité phocéenne. Mon père ignorant toutes ces dispositions, je n’avais qu’une solution pour le lui faire savoir : contacter mon ami Rafik M’Rabet. Ce qu’allait faire celui-ci devrait être écrit en lettres d’or.

aeroporti-cargo-Fiumicino-

Le jour où mon père devait atterrir à Fiumicino, Si Rafik, arrivant à l’aéroport de Rome trouve quelque deux cents pèlerins parqués dans un coin de l’aérogare faute d’O.K. Il se fit accompagner par quelques uns et va voir un responsable d’Alitalia auquel il rappela les règles qui régissent son métier et notamment celle relative à la prise en charge de ceux qui avaient obtenu des billets émis par sa compagnie. Il fit patiemment obtenir des O.K. à tous les passagers. Et obtint d’Alitalia de les prendre en charge dans des hôtels. Les pèlerins refusèrent de quitter l’aéroport. Si M’Rabet les rassura en se proposant de les accompagner lui-même et s’engageant à leur faire assurer des repas halal. C’est là qu’il reconnut mon père et alla vers lui. Mon père connaissait le sien. Quelques minutes après, mon père était au guichet d’embarquement et moi, au même moment, faisant les cent pas dans l’aérodrome de Marseille quand, contre toute attente je vis Hadj Miloud Mekri qui me serra longuement dans ses bras et qui avait eu la chance de faire Djeddah-Rome-Marseille par le même vol et avait un O.K. sur Oran dans l’heure qui suivait. Il était déjà à sa place dans l’avion quand mon père arriva.
Il passa une nuit à Marseille que je lui fis visiter le lendemain. Passant devant Notre Dame de la Garde, il me demanda de m’arrêter et contempla l’Église. Au moment de reprendre la route, il me dit « N’oublie pas, mon fils, que s’il t’arrive de ne pas trouver d’endroit où prier, accomplis ta prière à l’intérieur d’une Église. »

Nous nous séparâmes à Marignane tous les deux encore sous l’emprise de l’avanie qu’avait fait subir Boukharrouba à « son » peuple.

 

 

 

 

URL courte: http://lavoixdesidibelabbes.info/?p=73487

Posté par le Août 12 2018. inséré dans ACT OPINIONS, CULTURE, HISTOIRE, SBA PROFONDE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

3 Commentaires pour “JANVIER 1973 : QUI SE SOUVIENT DU PÈLERINAGE DE CETTE ANNÉE – LA` ? Par Mohamed Senni.”

  1. Mémoria

    Salam !
    Un article de quelques pages qui déroge à la routine d’une presse culturelle aux abonnés absents et où les profanes se projettent sur les calembours échangés entre une Union des écrivains algériens (UEA) et un Ministrable qui veut régenter comme il le fût un syndicat agrée par le Ministère de l’intérieur…La saga que nous présente notre patriarche de l’engénierie culturelle du pays profond et son patrimoine écrit loin d’une oralité de connivence ayant pignon sur ministères …a le mérite de nous rappeler que nous émargeons toujours au patrimoine de l’Humanité même si nos universitaires se targuent de pouvoir avoir une recherche autonome et non …nobelisée à défaut d’être labellisée ! Toute une époque avec son histoire non officielle et des informations qui relèvent du scoop alimentent ce rappel d’un pèlerinage qui ne sera pas le dernier en mésaventures à l’image de l’escroquerie de Ghardaia !Et puis Si Senni garde ce recul de pouvoir pérenniser par l’écrit le souvenir des comportements humains avec leur variance …de l’esprit chevaleresque à la plus vile des déviations .

  2. Mohand

    En cette période, des milliers de soldats algériens étaient au Sinaï pour affronter les sionistes.
    le consulat d’Algérie à Marseille sera attaqué à la bombe le 14 octobre de la même année, faisant plusieurs morts.

  3. Mme CH

    Une narration « parfaite » avec les moindres détails,…….comme si on y était ce jour là…! Mais, ce n’est pas surprenant de la part de Mr Senni que je salue chaleureusement…!

    Quant à Boukherrouba, il est vrai que c’était un homme à plusieurs facettes, un homme avec ses défauts et ses qualités, un homme qui a fait de bonnes choses mais beaucoup de fautes et d’erreurs dans son parcours politique…un homme qui a cru avoir pris de bonnes décisions, mais il s’est avéré (même lui, il s’est rendu compte vers la fin) que c’était un fiasco monumental dont les séquelles sont encore présentes jusqu’à ce jour…Il a fait des algériens un peuple assisté……en appliquant un socialisme de façade…!
    Il faut aussi rappeler qu’à l’époque, il y avait deux pôles…!

    Je remercie aussi Mr Mohand que je salue chaleureusement de nous avoir rappeler de la guerre d’Octobre 1973 contre les sionistes….malheureusement l’aviation algérienne a été trahie par les traîtres égyptiens comme l’a dévoilé le colonel Ahmed Radi.(Réflexion, A.Benbrik, 22 Février 2010).

    « Dans cette guerre, l’Algérie a perdu 300 héros parmi l’armée de l’aviation. Notre Colonel a perdu ses proches amis : Drif Mohamed, Ghafour, Talach Nabil et Zaïdi parmi tant d’autres chouhadas. Alors qu’il se rappelle de la visite d’inspection effectuée par le Général Mohamed Hosni Moubarak en observant l’officier Ahmed Radi, Moubarak lui dit : » Vous ! Vous êtes Algérien ? On ne dirait pas. » Notre Colonel était un blanc aux cheveux jaune, il lui répond : « Oui Mon Général, nous somme de l’Afrique du Nord et beaucoup parmi nous ont la peau très blanche » Moubarak rétorqua : « J’ai cru que vous étiez un juif ! » (Voila, c’est le dictateur de l’Egypte, qui a réuni chez lui les sionistes et leur nid du Mossad au centre du Caire, et l’antenne de l’écoute à Charm Ec-Cheikh…..)…. » Et l’histoire continue avec Sissi….de mère juive (marocaine)….on comprend pourquoi certains dirigeants arabo-musulmans sont des marionnettes entre les mains des sionistes…!

Répondre