La Voix De Sidi Bel Abbes

J’ai eu mon « BAC » 4 ieme partie et fin / Par Mr Taieb Oulhissane .

11033393_867553123286115_1054435160156776776_n  Le bachelier est un affranchi que la société reconnaît pour avoir passé des années et des années à marcher, à boiter, à suer, à tousser, à trimer, à se regarder dans une glace, à se tourner la face de honte, de peur, pour arriver enfin à s’épanouir dans des campus réservés aux rescapés de « La Méduse ».Il a payé un lourd tribut pour ces palmes. Ce n’est pas un faux-semblant, une coque vide que le vent cogne contre les trottoirs.
Un camarade me disait avec un mélange de fierté et de répulsion :
– Ce que j’ai dû supporter pour l’avoir, ce bac ! J’ai vu des étoiles en plein midi, et je les ai comptées avec les doigts de mes deux mains !
– Les étoiles en plein jour ? Qu’est-ce que tu radotes ? Tu as sauté ?
Mes parents me voyaient déjà courir à moitié nu dans l’enceinte de Sidi Chahmi. Ils préférèrent consulter un taleb qui vivait dans un coin isolé. Notre voisin a bien voulu nous prêter sa mule.
En cours de route, nous rencontrâmes des gens ayant l’air perdu. Ils prétendaient que leur automobile refusait de continuer sa route. Toutes les vitesses enclenchaient la marche arrière.  Un fou rire me prit. Je leur demandai :
-Votre auto va passer son bac ?
Ils ne se sentirent pas blessés par ma plaisanterie. Ils ont dû me prendre pour un fou. Leurs regards exprimaient de la compassion.  Leur fille, par contre, avec son air d’une squaw sioux, ne cessait de me lorgner avec dédain. C’est elle qui me répondit :
-Notre auto poursuit ses études de doctorat en Allemagne. Et votre mule ?Elle parait instruite à ce que je vois, quel niveau a-t-elle ?
Ma mère, experte dans ces choses insolites, me fit taire. Elle dit à l’homme et à sa femme :
– Si cette ferraille parlait, elle vous dirait  » Continuez votre route sans moi. Je vous attends ici. » Suivez-nous, nous sommes dans le même chemin que vous.
La jeune fille refusa. Elle s’agrippa à la voiture de son père en pleurant comme une petite fille. Ses parents durent céder.  Nous les quittâmes avec regret. Notre mule semblait nous en vouloir d’avoir perdu trop de temps dans du «tfich ». Elle marchait en frappant nerveusement ses sabots sur le sol.
Le taleb me prit en charge, me fit ingurgiter ses potions. Il conseilla à mes parents de me laisser dormir. Ce que je faisais avec joie. Et c’est ainsi que j’ai possédé le bac comme il m’a possédé.
Il est vrai que, pour mon camarade et pour tous les autres bacheliers, le bac est la clé qui ouvre la voie aux études supérieures. Mais qu’en est-il d’abord de ce que devrait donner le bachelier à sa société pour l’avoir si gracieusement promu à ce grade universitaire ?
Étrange question à un moment où l’on cherche à prendre plutôt qu’à donner.
La République, dans une cérémonie digne d’une fastueuse monarchie, l’a ennobli, ce bachelier, pour avoir fait montre de ses capacités intellectuelles. Elle le prie, tout en lui reconnaissant un futur bout d’ascendant sur la vie publique, d’en être, de son côté, reconnaissant à sa patrie et à son peuple.
Jules Vallès,l’a été dans « L’Enfant » avant de l’être dans « Le Bachelier ». Il a fini sa trilogie dans le combat de « L’insurgé » où il faillit perdre la vie.  Mais, qu’est la vie quand on a été bachelier ?
Le bachelier se situe entre deux extrêmes. Ou du moins ce que j’ai compris : L’enfance, fraîchement conservée dans l’esprit et le cœur, et l’insurrection contre un futur de ver de terre, vivant des restes de monarchies enterrées sans leur gloire.
Et, depuis la création du bac, il n’y a que le bachelier, qui garde de la dure réalité un fort emprunt de misère d’esprit adouci par la naïveté de l’enfance, et ravivé par la fougue de la jeunesse. Il cueillerait des roses pour orner avec art, les sanglantes barricades dans les rues, et les tresses de cheveux qui auréolent la liberté. Mais, aura-t-il du temps pour ajouter un coup de pinceau au paysage qui l’entoure ?
Dis-moi, bachelier, as-tu vu le paysage qui nous entoure ? En quelle saison sommes-nous ?
Voici venir le temps des inscriptions à l’université, de courir dans les couloirs, un couffin à la main garni de vieux rêves de 6ème et de plus récents, les rêvasseries de la veille, et celles des parents. La grand-mère rêvait de voir son petit-fils médecin. Il la soulagerait de ses rhumatismes, surtout.
Ces rêves, comme des œufs dans un panier, sont cassés contre le bord du poêle à frire, l’un après l’autre, se perdent dans un chuintement imaginaire d’une omelette bien salée, se vident de leur magie, et fuient leur coque abandonnant le temps aux fourmis venant de dehors. Non ! Mieux vaut les vendre au « Sog Ellil » au prix des convictions désabusées, ou les remettre au sort mené à l’échafaud pour y être jeté.
Mon frère Benattou, te rappelles-tu de cet élève qui venait à dormir pendant ta classe ? Sa mère te confiera son histoire :
– Voilà, te dit-elle, toute gênée par ce qu’elle allait te révéler sur son enfant.
– Mon fils travaille la nuit dans un parc pour autos. Il ne dort pas. Il garde les voitures. Il est notre seul soutien. Sans lui, nous ne mangerions pas de pain.
Le matin, il n’a pas assez de force pour repousser le sommeil. Je vous prie monsieur le professeur de bien vouloir lui pardonner ses fautes. On a besoin de pain comme il a besoin de dormir. Le rêve coute trop cher pour nous.
Cet enfant de 16 ans, a choisi de subvenir aux besoins de sa mère et de ses frères et sœurs. Un choix qui échappe à ceux qui achètent du pain pour ne pas le manger. À ceux qui font le bac pour ne pas s’insurger.
Faut-il attendre plus longtemps que 16 ans pour avoir le courage de prendre ses responsabilités ?D’acheter de temps en temps une petite portion de rêve ?
Faut-il être tout un bachelier dans son cocon pour rouler sa bosse et nourrir sa mère, ses sœurs et ses frères ?
Les bacheliers courent dans les couloirs, dans toutes les directions. Ils lisent les indications affichées au mur. Chacun va à la recherche des opportunités d’étude, d’une chambre, d’une bourse…
On se heurte aux portes fermées, à des poutres bien basses, à des mots vides de sens comme les coques vides qui portèrent les rêves jusqu’à l’entrée de l’université.  La chaleur est torride. Des fenêtres ouvertes, l’air qui y pénètre souffle sur des tisons. On étouffait. L’attente est longue. Le flux du monde est incessant.  Le bac ouvre sur une bouche de la Géhenne.  On bâille, mais pour se réveiller. Dormez-vous ? Non !
Dans les paradigmes nouvellement installés dans les ordinateurs, le bachelier est un nom qui cherche une branche où il aimerait étudier. Cette branche a un nom, dans une université qui porte un nom, dans une ville qui en a, elle aussi.
C’était de l’orientation que de trouver à ce nom de bachelier le nom d’une filière dans le nom d’une université, dans le nom d’une ville.
Une fois fait, il n’a qu’à y aller ! Surtout, qu’il ne dise pas que c’est loin !  Mais, voyons… réveillez-vous ! Vous bâillez ! Non ! Êtes-vous ce garçonnet, si plein de courage, qui ne dort pas la nuit ? Qui veille gentiment sur son sort et celui de sa famille ? Ah ! S’il était avec vous en cet endroit, son bac prendrait un autre sens, une autre direction, une autre filière qui n’a pas de nom, dans une faculté qui attend son nom, dans une ville où il ne fait pas jour. Il connaîtrait un autre sort que de veiller les nuits pour le prix de quelques baguettes de pain !
Mais peu importe, la vie lui a décerné son diplôme que les décideurs, à court de matière grise, n’arrivent pas à concevoir, ni à inventer.
On attend le prochain container par route. Quand un nom est dans un ordinateur, il n’est ni près, ni loin. Il est sur la liste des bacheliers dans un ordinateur.  Dans cette liste, la sensation d’appartenir à un lieu géographique est supprimée. D’un seul clic, les centaines de kilomètres à traverser disparaissent comme par enchantement. On vous envoie de Tabelbala à Constantine comme si c’était d’Aïn Kada à SBA. On pense toujours que, grâce aux taxis clandestins, les problèmes de transport sont totalement résolus par des équations à 2 inconnus ; le moteur de la voiture et le montant de la course.
– Ah ! Si on pouvait faire ça aussi pour les logements, se disait un malheureux candidat aux programmes du logement depuis 2002.
– C’est que votre équation est à plusieurs inconnus, lui répliqua le clandestin.
Il ajouta en riant :
– Dans votre cas ; il y a énormément d’argent et pas de marchandage. Comment voulez-vous que ça se règle ?
Quand on a le nom de la ville, on fonce. On n’appartient plus à une région, à un pays, ou à un continent. On est dans un ordinateur de bureau.
D’ailleurs, des pays, amis et frères, comme autrefois dans les années 70, envoient leurs jeunes bacheliers chez nous.
Ils garderont de leur séjour dans nos universités de très beaux souvenirs.
Sur un miroir pour femmes, on arrive quand même à déchiffrer la fameuse maxime d’Ibn Khaldoun : l’Histoire est un perpétuel recommencement !
Nos bacheliers se demandent-ils vers quel recommencement nous mènent-ils avec leur bac ?
Pas encore ? Il est temps…Ils sont secoués dans leurs habitudes comme une branche d’olivier, pris par le collet, et ramenés de force jusqu’au bureau des inscriptions où ils lèvent les mains bien haut.
Et ça recommence ! Ils finiront bien par lire le dernier volet de la trilogie de Vallès.
Les bacheliers aimaient lire. Autrefois, on regardait les bacheliers avec admiration. Ils tenaient un livre ici, un autre là. Ils changeaient de côté pour en prendre un autre qu’ils découvrirent abandonné dans un coin de rue, dans les abords du vieux quartier.  Oh, non ! On ne tue pas un livre en l’abandonnant au froid et à la faim !
Ils nous paraissaient si importants que nous ne concevions pas un pays sans bacheliers. Peu importe les diplômes qui suivront, mais des bacheliers, il nous en faut ! Pour apprivoiser l’eau des pluies rageuses de nos Hauts Plateaux. Arrêter la désertification. L’importation des pétards. La pomme de terre aussi. Les oignons qui nous font pleurer de remords de ne pas avoir suffisamment planté du bac pendant la campagne des labours-semailles.
Il faut arrêter la pieuvre. Elle nous fait importer 400 produits en lançant ses 8 tentacules, un peu partout dans le monde.
Il n’y a que les bacheliers qu’il ne faut surtout pas arrêter. C’est eux qui l’arrêteront ; cette créature de malheur !
Un collègue me posa la question suivante :
– Nous avons des docteurs dans des universités, mais pas de livres dans les librairies. On a arrêté de lire ? C’est la fin du monde !
– Mais non, lui répondis-je, une maison d’édition n’a pas la même route que celle d’une plage. Une plage a toute une saison. Tu vois ? Une plage produit ce qui se consomme. On a tous faim. Le livre produit de l’illettrisme. Beaucoup n’ont pas envie. Ils n’ont pas de temps pour lire, disent-ils. Au moineau de pépier, c’est au rossignol de chanter.
Ce sont nos bacheliers qui feront les saisons dans l’univers des livres. Ce sont eux… nos rossignols. Pour eux, nous irons planter des arbres au cœur de la forêt de Bouhriz. Ainsi, ils seront à l’abri des chasseurs, des marchands de cages et d’oiseaux.
– Mais qui ne veut pas qu’on écrive des livres ?
– Ceux qui n’aiment pas lire. Penses-tu, si les gens prenaient un livre et lisaient dans tous les lieux publics ?Ce serait le geste qui réveillerait la peur de lire chez qui se sentiraient violés dans leur aura. On achète le livre, pas la lecture !  La lecture n’est plus une activité intelligente. Elle se présente lourdaude pour l’esprit. Pour l’estomac, indigeste…
Lisons ce texte. Il y a très longtemps que je l’ai écrit. Il garde, encore fraîches, les traces d’une époque révolue.

La bachelière

Moi, j’ai mené des campagnes,
Sur mes chars, sur mes étoiles,
J’ai gravi des montagnes,
Emporté par mes voiles,
J’ai cueilli mes galons ;
Je les ai montrés,
En bandoulière,
Dans tous les salons…
Pour t’offrir cet été ;
Le jour de tes dix-sept ans,
Les palmes dorées
De bachelière,
Pour te sacrer lauréate,
J’ai saccagé un verger,
Un champ de blé,
Des roses scélérates…
Dans le noir,
Je les ai pendues au gibet ;
Ces femmes qui portaient
Aux hommes des espoirs.
Puis, je me suis levé
Et dans mes mains
Du sang,
De l’odeur,
De l’histoire
Des corps qui gisaient
Sans vie,
Sur la natte élimée…

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Posté par le Mai 15 2015. inséré dans ACTUALITE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

1 Commentaire pour “J’ai eu mon « BAC » 4 ieme partie et fin / Par Mr Taieb Oulhissane .”

  1. Benattou

    Pour réussir son Bac , l’élève doit toujours faire preuve de patience et de persévérance.
    Le découragement ne peut le mener qu’a la déchéance,sa principale préoccupation est de se montrer vigilant et lucide. Souhaitons à nos enfants de la réussite au Bac et aux études supérieurs inchallah. Merci si Tayeb pour cet article qui nous prépare pour les inscriptions du mois D’Août.

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