La Voix De Sidi Bel Abbes

J’ai eu mon BAC 3ieme partie / Par Mr Taieb Oulhissane .

11033393_867553123286115_1054435160156776776_n   Mais de quoi rêve-t-on alors ?
Pour rêver en Éducation, en ce 21ème siècle, on est tenu de dormir avec des yeux qui ne sont pas les siens. On verra des choses horribles.
Dire que le rêve est interdit est un peu fort. Alors on se dira ceci : Qui se rappelle de l’ACSS ?
Vous rappelez-vous de cet acronyme ? Non ?
C’était l’Association Culturelle et Sportive Scolaire dont le directeur de l’établissement était le président. Elle se réunissait tout au début de la nouvelle rentrée comme pour rappeler à l’assistance qu’il y a des cours que dispensent les profs, qu’il y a la vie que les élèves respirent, et que la vie passe avant les cours.
Tous les profs étaient concernés. Chacun apportait aux élèves le souffle dont il était capable. C’était la vie de l’établissement, toute frétillante, pétillante, qui emplit l’espace et le temps.
Dans la cour, des matches de football ou de handball se succédaient. Sur la scène on répétait une pièce. Dans une salle on jouait de la musique. La chorale chantait. La bibliothèque ouvrait son registre de lecture. On préparait le journal. Au labo-photo on apprend à tirer les pellicules de leur boîte dans l’obscurité totale. Certains profs se réfugient avec leurs élèves tout au dernier étage. Ils ont besoin de silence pour une leçon de soutien. Ils ne sont ni 30, ni 45. Jusque quelques élèves que le prof a repris en main pour leur réexpliquer une leçon qu’ils ont mal assimilée. La séance prochaine sera pour d’autres. On ne paye pas. On apprend. On vit. On est animé d’une envie de vivre pleinement.
C’était le temps où on ne bâillait pas beaucoup. Lakhdar et Bachir sont en perpétuelle compétition ; dans la cour, pendant le match, dans la salle des profs durant une dictée dirigée par Mme B, dans une partie d’échecs ou de jeu de dames.
Ces deux-là étaient d’authentiques normaliens. Ils jouaient aux échecs sans jamais en causer aux autres.
Le premier était le directeur de l’établissement, le second, un prof de maths qui sera plus tard, directeur de l’Éducation. Je dirais, comme notre ami Ourred le dirait: « Allez ! chiche ! Montrez-moi un duo pareil ! »
À cette époque, l’enseignement n’était pas une prestation de clinique privée. Il n’y avait ni odeur d’alcool, ni pénicilline qui emplissaient l’atmosphère.  Il y avait bien sûr des collègues qui se sont trouvés dans le métier par « hasard », et qui ne se priveraient pas de troubler l’harmonie et la beauté du paysage. Ceux-là, vous feront des reproches d’amis. L’un d’eux vous dira en vous payant un café, au foyer tenu par l’ACSS :
– Tu aides le directeur à se faire une réputation. Et tu n’as pas droit à la reconnaissance.
Vous lui répondrez du tac au tac :
– J’aide des élèves, pas le directeur !
Il cachera mal sa confusion. La matière qu’il enseigne a du poids. Elle pèse lourd. De près, elle ressemblerait à un sac de petits pois de saison posé sur une bascule. Il en vendrait au détail, au sous-sol du marché des « Grabas ».
Plus jamais vous n’accepteriez qu’il vous paye un café. Trop de choses vous séparent.
Tenir une bibliothèque et encadrer la lecture des élèves relevait de cette association. Offrir de son temps à des élèves était du ressort du professeur.
Sa présence les motivait. Lire est un acte viable, une attitude civilisationnelle. Il les encourageait à continuer dans ce chemin qui n’arrêtait pas de les étonner avec ses univers et ses personnages.
Il y avait un registre où étaient consignés les noms des lecteurs.
Savez-vous ce qu’est une bibliothèque à qui personne ne vient rendre visite ? Un livre que la poussière enterre en silence ? Un registre de lecture que l’on garde constamment fermé ? Une horloge accrochée au mur qui ne trotte plus ? C’est un lieu froid, sombre, où la pieuvre du sieur Gilliatt y habiterait avec joie ! Avec ses 8 tentacules et ses 400 suçoirs elle viderait tous les livres de leur sens. Elle ferait de nous sa nourriture quotidienne.
Travailler sur le terrain qui, partout, grouille de certitudes et de doutes, donne plus d’inspiration. Le professeur trace lui-même son plan. La liberté de choisir des sujets, les planifier à son aise, aux rythmes des élèves, lui ouvre les voies de l’expérimentation, de l’observation, de la constatation. Il se confie à ses collègues, hors du cocon de sa propre matière. Une autonomie partagée offre une autre vision du métier que celle d’enseigner un programme conçu par des experts, dans un esprit d’en faire un outil qui s’adapte en tout lieu.
Certes, dans cette cohue-bohu du lundi après-midi, le professeur s’éloignait un peu du programme, mais sans jamais le perdre de vue. Il vivait pleinement de la vie des élèves.
Ainsi donc, un bon établissement est d’abord un lieu où on vit ; de la vie de ces enfants qui aspirent, sur la pointe des pieds, à devenir adultes. C’est à leurs côtés que se tiennent les professeurs.
Apprendre à être adulte, c’est apprendre à travailler, et c’est en classe que les élèves apprennent ce travail, source de joies et de détente, expression du moi et du nous, clé de l’épanouissement personnel, de la réussite sociale.
On apprend, on s’essouffle. On peine pour relever les défis qui guettent les nouveaux venus dans le monde du travail.
Pour avoir un avant-goût de ce monde, l’ACSS organisait des interclasses. Des rencontres, plutôt des « affrontements » entre les classes d’examen au sujet des programmes. Des questions sur toutes les matières, un temps de réflexion, la réponse du groupe d’élèves concerné, le commentaire du prof de la matière, membre du jury, puis, le moment crucial, celui de l’annonce de la note. Un délire emplit la salle. Des fois c’est un silence et quelques applaudissements isolés.
C’était ainsi que la préparation à l’examen de fin de cycle se faisait. On ne disait pas »non » quand il s’agissait de participer. On n’avait ni sac de petits pois, ni bascule.
Il est vrai que notre action puisait ses références dans le passé colonial et la lutte de notre peuple pour recouvrir son indépendance. Nous étions à 10 ans après l’indépendance. Nous avions comme, rapidement, grandi, et nous avons choisi notre place dans le métier où la guerre contre l’occupation étrangère se poursuivait au niveau des mots dont on faisait tout un programme d’école.
Nous étions les soldats qui, de leurs corps, défendaient ce programme.Cette guerre ; de notre pays sauta à d’autres.
Alger était la capitale de tous les mouvements de libération dans le monde. On ne pouvait que voir notre lutte dans celle des autres peuples. On était de tous ces peuples. Une fois les pays, frères et amis, indépendants, Alger se retrouva face à elle-même. C’était en 1988. Le miroir lui rendit l’image vide. Elle ne trouva plus personne à ses côtés. Le blé a mûri et on ne s’en est pas aperçu.  Une autre liberté prenait place dans nos soucis de tous les jours. Il s’agissait de ne plus voir « nous » dans la fonderie d’El Hadjar où tous les « je » viennent prendre le même moule. On peut toujours être « nous » mais avec des « je » différents.
Un système éducatif qui construit le « nous », le « je » au pluriel, et les « autres », se reconnait efficace par le choix de ses objectifs et de ses contenus. Leur formulation contradictoire est un vrai désastre. Nous l’avons vécu ce désastre de perdre la voie tout en l’indiquant aux autres. Récapitulons : dans un lycée qui prépare au bac, il y a la vie ; celle des ados, il y du travail, dans toute sa rigueur, celui des profs formés pour veiller jusqu’à ce que la chrysalide arrive au stade de papillon.
Ce travail, par son sérieux, son rythme, sa transpiration, son odeur, permet à l’élève de se rapprocher du bac, d’y mettre une étoile scintillante de son avenir dans ses affaires à chaque matin.  Derrière le bac, il a sûrement un avenir. Ne le gâchons pas ! Au lycée, on ne négocie pas le programme scolaire, on construit l’avenir. Il n’est plus question d’un diplôme, mais de fruit d’un long labeur qui s’étend loin derrière l’élève, depuis ce jour où, pour la première fois, il a posé, avec hésitation, ses pieds dans l’école de son quartier. L’ado face au bac n’est pas un élève en classe de terminale seulement. Ceux qui veulent se l’approprier, rien que pour leur intérêt, sont à revoir comme une copie d’examen.
Récapitulons : dans un lycée qui prépare au bac, il y a la vie, le travail, l’avenir, et une force solidaire des uns et des autres qui pousse chacun au plus haut de ses capacités, sans pour autant tomber dans la médiocrité qui tue le don, le talent, l’intelligence et l’art.
L’ère de la cuillère ; « une pour toi et une pour moi » est révolue. L’élite est une réalité. La fuite des  » cerveaux » est une hémorragie. Le dirigisme tire à sa fin. Qu’avons-nous préparé pour demain ?
Un lycée qui prépare au bac conçoit ses propres indicateurs de réussite. Élèves et parents y sont sollicités. Il y a de l’écoute, de la concertation, de l’orientation, de l’accompagnement, du souci constant à préparer, à faire progresser, bref, à participer, à réussir, à partager.
On vous convoque au lycée comme dans un commissariat. « Qu’est-ce qu’il a encore fait, ya Sidi Rabbi ? », vous dites-vous en pensant à votre enfant, alors que la bonne question est celle-ci : Qu’est-ce qu’ils n’ont pas encore fait ?
Eux ? Qui sont-ils ? Ceux qui, par leur fonction, sont chargés de l’éducation des enfants. Mais ? Mais oui ! C’est de l’éducation des enfants qu’ils sont responsables et non du roulement des heures de classe d’un jour à l’autre !
Finalement, vous comprendriez mieux la réaction de certains parents qu’on qualifie de  » démissionnaires » ; ce sont ceux qu’on convoque pour leur faire entendre plaintes et menaces à peine voilées. On sort parfois l’artillerie lourde : le conseil de discipline. Un TPI, version gestion scolaire 1.0 !
La réussite dans un lycée, il faut le reconnaître, est une tâche ardue et multifactorielle. Elle ne peut être réduite à se débarrasser des  » mauvais élèves » et à les remplacer par les meilleurs des autres établissements, ou, à défaut, par les moins mauvais que les nôtres, dans un « mieux que rien » déprimant.
La réussite, dans cet esprit, serait ourdie dans des trucs d’écrémage où se mélangent plantes et parfums des bosquets environnants.
Un lycée qui prépare au bac est, par son lieu, un moment de vie où ce sont les enseignants qui partagent la joie de réussir avec leurs élèves et leurs parents. Ils leur apprennent à travailler au bac comme ils travaillent en classe, sans artifice, ni tricherie. Il y a, entre eux, de la complicité, de la réciprocité, de la détente, des matches, du théâtre, de la musique, de la lecture…
Il ne peut y avoir que des leçons, rien que des leçons, toujours des leçons à apprendre. Ce serait invivable.
Ce manque d’animation dans la vie de l’établissement favorise l’émergence de ce qu’on désigne par « mauvais élèves ». Ces témoins qu’on évite d’écouter, garderont, de leur part, une « mauvaise image ». Ils ont vu le jour alors qu’ils étaient du mauvais côté de l’établissement. Pourquoi ne pas les reconnaître ? Ne pas réhabiliter leur façon de voir les choses ? Sont-ils plus que nous responsables de notre propre gestion de nos établissements ?
À force de raccourcir le mouvement de la pensée, les grands sujets qui suscitent l’intérêt de l’esprit sont réduits à quelques bribes de phrases désossées. Une longue mastication s’ensuit.
Un empirisme, un clergé, une sanctuarisation, qui n’ont pas lieu d’être, font office, et offusquent la vie.
« La Méduse » est appelé à sombrer. Il prend corps dans ces négriers modernes qui sillonnent la Méditerranée.
S’il songeait à changer de direction, ce serait alors une autre histoire.

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Posté par le Mai 10 2015. inséré dans ACTUALITE, ÉDUCATION. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez aller à la fin et répondre. Le Ping est actuellement interdit.

4 Commentaires pour “J’ai eu mon BAC 3ieme partie / Par Mr Taieb Oulhissane .”

  1. oulhissane

    Correction : ils ne sont ni 30 ni 45. Juste….

  2. OUERRAD

    Qu avons nous preparer pour demain ?
    Excusez moi professeur OULHISSAN , le AZZAOUI , comme j aime bien decrire les anciens du lycee AZZA ; mais c est tout ce qui retenu mon attention .
    Cette phrase , ou plutot cette question .
    A qui l a t on posee? et à qui va t on la poser ?
    C est dommage , un si beau pays une si belle generation qui n a pas ete entendue , et l on ne veut toujours pas ecouter .
    Les tenants du pouvoir , se croit maitres de nos vies et de celles de nos enfants .
    Le dialogue n existe pas , la concertation non plus . Et ils continuent de penser que l on est mineur et que l on ne peut pas analyser , juger , inventer , creer , reflechir ,,,,,,
    RABI YAHDI MA KHLAK .

  3. M .M

    Selon moi les ACSS associations internes de culture et sports demeurent la bouffée d ‘oxygéne de tout établissement Ceux sont les nouvelles horaires contraignantes en EPS pour les profs de sports de musique et autres disciplines d’éveil qui ont tué a petit feu les collèges surtout et puis les lycées dans un deuxième temps.Un lycée sans vie interne est voué a des problèmes de discipline d’échecs même scolaires car l’épanouissement des acteurs et de la famille éducative est relégué a un autre plan…Merci sid el moufatich

  4. benattou

    Le propre des enfants consiste bien souvent à se livrer à des petites fantaisies plutôt amusantes que préjudiciables. Un pédagogue averti ne peut manquer de fermer les yeux à la vue d’un acte bénin accompli dans un moment d’oubli. Il faut éviter d »éveiller l’attention et la curiosité pour ne pas en favoriser la répétition. Un jeune se complaît dans les contradictions, surtout lorsqu’il sent qu’une importance exagérée est accordée à des choses sans portée pour lui jusqu’alors. On fait des niches, on joue au plus fin, on recherche ce qui est interdit ou ce qui pourrait déplaire, ce n’est pas bien méchant, et tout homme sensé ne doit pas oublier qu’il a été lui aussi jeune. Il faut éviter d’user de sanction d’une manière abusive pour ne pas donner prise à l’indiscipline et encourager la contestation. Soumis aux réprimandes par trop fréquentes l’élève s’habitue aux punitions qui, à la longue, finissent par le rendre indifférent. Il devient perméable aux mauvais penchants qui l’inciteront et le pousseront à tous les manquements à la morale et, enfin, à la révolte. On aboutit à un résultat contraire à celui recherché par l’éducateur. Une confiance mutuelle doit être entretenue entre l’éducateur et l’élève . C’est pour cela que les ACSS ont un grand rôle dans la formations de nos élevés . Un grand salut à Si Tayeb et à Mr Oussedik.

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