La Voix De Sidi Bel Abbes

Ahmed El Makarri (Tlemcen 1578 – Le Caire 1631) : Nul n’est prophète dans son pays (Deuxième Partie).

Nous avons le plaisir de nouveau de présenter à nos fidèles lecteurs la deuxième partie d’une contribution de notre ami Mohamed Senni portant sur une figure emblématique de l’Histoire de notre Pays. Il s’agit du grand Ahmed El Makarri, prestigieux repère non seulement en Algérie mais dans l’ensemble du Monde musulman. Notons que la première partie inédite a suscité de nombreux commentaires et ce qui nous fait ravir est cet engouement des jeunes étudiants qui ont trouvé matière par le biais de cette contribution qui possède naturellement une troisième partie comme on a convenu avec son auteur. Et une fois la publication de cette deuxième partie, les lecteurs(ices) pourront poser leurs questions et a charge à Si Mohamed Senni de répondre par la suite. Avant cela, nous vous souhaitons une bonne lecture.

Par : Kheireddine. B

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1.1 Pérégrinations.

Ce fut l’un de ses ascendants directs, Abdourrahmane Ben Abi Bakr Ben Ali qui vint, le premier, au sixième siècle, s’installer à Tlemcen. Il devait être un parfait érudit puisqu’il accomplit ce voyage au service du Cheïkh Choaïb Ibn El Houssine, le Sévillan, connu dans la postérité sous le nom de Sidi Boumédiène, Saint Patron de Tlemcen, celui-là même qu’Ibn Arabi qualifia de Cheïkh Ech-Chouyoukh. Ce qui vient juste de précéder nous renseigne sur deux faits importants : le premier est que l’aïeul de ‛Ahmed El Makarri devait être un pur savant pour faire partie de l’entourage immédiat et restreint de Sidi Boumédiène. Le second est que ce voyage ne peut avoir eu lieu qu’en 1198 (600 de l’Hégire) puisque Sidi Boumédiène rendit l’âme en cette année-là au lieu-dit « El-Eubbad » dans les environs de Tlemcen. Les historiens et les généalogistes ne nous renseignent guère ou très peu sur l’ascendance de ce compagnon de Sidi Boumédiène, auquel cas les six siècles cités plus haut subiraient des changements à la hausse car, comme le dit notre Prophète (ç) : « Le dernier de cette nation ne vaudra que par ce qu’a valu son premier. » L’aïeul de notre auteur s’installa donc définitivement dans la capitale des Zianides et eut une prestigieuse descendance, rompue aux sciences et au travail et qui entretenait d’importants échanges commerciaux entre le Soudan et Tlemcen. On sait qu’ils ont creusé plusieurs puits tout le long de l’itinéraire qu’ils empruntaient et prirent, à leur charge, de sécuriser le parcours. A côté du commerce, ils se donnèrent pour mission d’islamiser tous ceux qu’ils pouvaient convaincre et accomplirent, à l’instar d’autres, un travail remarquable. Ils jouèrent un rôle prépondérant, à côté de leurs frères du Tafilalet, dans l’islamisation du Sénégal, Mali, Niger et Soudan qui, à l’époque, s’étendait jusqu’à l’Atlantique, côtés Ouest et Sud. Est-ce un hasard si la ville de Tombouctou compte plus de manuscrits que toute l’Algérie et, probablement, plus que les pays du Maghreb réunis ?

Le plus célèbre de cette descendance vécut au VIIIème siècle. C’était l’éminent Cadi de Fès Abou Abdellah Mohamed Ben Ahmed Ben Abi Bakr El Makarri qui décéda dans la ville d’Idriss II en 759/1357 léguant à la postérité divers ouvrages connus et certains publiés et dont nous pouvons remettre les titres et les résumés de leurs contenus à ceux qui pourraient en être intéressés. Environ deux siècles  plus tard naquit, à Tlemcen, notre auteur : Aboul Abbes Ahmed Ben Mohamed Ben Ahmed Ben Yahia Ben Abderrahmane Ben Abi El-Aïch Ben Mohamed El Makarri en 1578.

Arrêtons-nous sur cette date de naissance qui a posé  problème par le passé. En effet, l’auteur syrien Kheïreddine Ez-Zirikli, décédé en 1976, soulève cette question  dans son livre « Les Savants ». Il situe cette date en 986 (1578) tout comme le fait d’ailleurs le Professeur Abdelouahhab Benmansour. Ce dernier ajoute que, cette date de naissance « se situe 30 ans après le début de la prise de Tlemcen par les Ottomans » ce qui nécessite, pour ne laisser subsister aucun doute, des recherches plus poussées mais qui nous feraient dévier de notre objectif. Et puisqu’il est établi que ‛Arroudj fut reçu comme vainqueur à Alger en 1516, on peut formellement affirmer que notre auteur est né 62 ans après le début de la colonisation de notre pays par les Turcs. Le même professeur ajoute qu’El-Makarri, âgé de 23 ans, fit son entrée à Fès le 4 Safar 1009, 15 août 1600. Cette date, confirmée par l’auteur lui-même dans le livre sur lequel nous nous sommes basé, corrobore sa naissance en 1578.  De plus, tous les historiens s’accordent à admettre que, peu de temps après son arrivée à Fès, il fut reçu par le Sultan Ahmed El Mansour Ad-Dhahabi qui gouverna d’août 1578  à août 1603 ce qui implique que notre auteur a fait partie de son entourage  durant presque quatre années.

Rappelons au passage qu’à la suite de l’occupation de l’Algérie par les Ottomans, beaucoup de grands noms de l’élite savante du Pays, pour ne pas s’aliéner aux nouveaux occupants,  s’éloignèrent en Algérie-même pour éviter tout contact avec eux ou s’exilèrent en terres étrangères : la Tunisie, l’Egypte, les Lieux Saints et particulièrement le Maroc où Fès était privilégiée.

2. Formation de ‛Ahmed Al-Makarri.

Il commença par étudier diverses matières auprès des grands maîtres de Tlemcen mais il acquit l’essentiel de son savoir auprès de son oncle paternel Abou Othmane Saïd Al-Makarri, Muphti pendant plus de soixante ans de Tlemcen. Il reçut de lui le Sahih de Boukhari sept fois, celui de Mouslim ainsi que les livres de Hadiths d’Ibn Maja (ابن ماجة), Et-Tarmidhi (الترمذي), Abi Daoud (أبي داود) et En-Nassa’i (النسائي), c’est-à-dire ceux qu’on dénomme « les Six ». Cette transmission avait une particularité ahurissante : non seulement elle comporte les noms figurant dans les chaînes de transmission qui apparaissent dans les six livres déjà cités mais également celles  des maîtres reconnus qui ont transmis les hadiths jusqu’à l’oncle d’El-Makarri et l’on retrouve, entre autres, parmi ces transmetteurs : Abou Abdellah Tnessi (Ténès 832 / 1428 – 889 / 1494), Ibn Marzouk (Tlemcen 1310 – Le Caire 1379) (2),  Abou Jaâfar Ibn Ez-Zoubir (627 / 1230 – 708 / 1308), Ibn Abi Rabi’e (Séville 598 / 1203 – Ceuta 688 / 1289) et le grand Cadi Iyyadh (Ceuta 14 ou 16 Chaabane 476 / 27 ou 29 décembre 1083-vendredi 9 Joumada II 544 – 14 octobre 1149) et son livre « Ech-Chifa ». Ceci est, de nos jours, totalement inconcevable. Transmissions ascendante et descendante s’étalent, toutes deux, sur pas moins de dix siècles !

L’oncle commença à inciter son neveu à aller à Fès pour étudier des matières complémentaires et- pourquoi pas ?- faire partie de l’élite intellectuelle qui gravitait autour du Sultan Aboul Abbès Ahmed El Mansour Ed-Dhahabi comme le fit, deux siècles et demi plus tôt, un de ses aïeux, le Cadi Mohamed, invité à Tlemcen-même, par le Sultan Abou Inane (749-760 / 1348-1358) à le suivre à Marrakech.

La science, à Fès, était, comme à Tlemcen, l’apanage d’une poignée de familles au sommet desquelles trônait celle des Makarri, sans partage, pendant des siècles.

Comme mentionné plus haut, arrivé en plein mois d’août 1600 dans la capitale culturelle du Maroc, il descendit chez le Cadi de Fès El Jedid, Abou Mohamed Abdelouahhab, lui-même fils du Cadi Al-Houmeïdi. Le soir de son arrivée, il se dirigea vers l’Université El-Karaouiyine pour assister aux débats scientifiques dirigés par Ali Ben Amrane Es-Salassi (né en 960/1552-53), sommité incontestée et incontestable en Fiqh malékite qui abordait ce soir-là un aspect sur l’héritage d’après le « Résumé » (El Mokhtassar) de Sidi Khalil. Tous les Oulama de Fès et d’ailleurs – de renom- occupaient les premiers rangs, suivis par les élèves puis par des fidèles inconnus au milieu desquels Al-Makarri prit place. Un alem fit objection au conférencier qui lui apporta les arguments qui contentèrent l’intervenant. Alors se leva notre auteur et dans un style respectueux vis-à-vis du maître, expliqua, avec un argumentaire magistral, en deux courtes phrases, qui frisent la perfection, que le Maître et l’intervenant étaient tous deux dans l’erreur. Une fois ses arguments étalés devant une assistance médusée, l’intervenant le prit à partie. Le Cheïkh Es-Salassi s’interposa et invita cordialement Al-Makarri à prendre place près de lui. S’adressant à l’assistance, il leur dit : « Vous venez d’entendre la juste explication du problème ». Le lendemain, Fès et le Maroc ne parlaient que de ce jeune génie. Les plus grands lettrés du Royaume, connaissant parfaitement le niveau de la science de cette famille, adressèrent à Tlemcen des poèmes louant l’oncle pour leur avoir envoyé une perle rare. Ces poèmes peuvent être consultés  de nos jours.

A quelques semaines de là fut délégué par le Sultan Ed-Dhahabi un haut responsable de Marrakech, le Fqih Ibrahim Ben Mohamed El-Aïssi, chargé  de construire un barrage sur l’oued Boutouba qui subsiste jusqu’à nos jours à Fès. Connu pour être érudit, on lui fait rencontrer Al-Makarri. Impressionné par le jeune homme, il lui demanda de l’accompagner à Marrakech pour le présenter à celui que nos voisins classent parmi les plus grands Sultans du Maroc. Il était le dernier de la lignée des Saadiens supplantés par les Alaouites moins de trente ans après sa mort. On sait avec certitude (puisque c’est notre auteur qui l’écrit lui-même) qu’il se rendit à Marrakech, l’année de son arrivée à Fès (1009/1600), où il fut reçu par la famille d’El-Aïssi. Il fut reçu également par le Sultan, lui-même d’une rare érudition et grand mécène des savants qui étaient fort nombreux dans sa capitale. Dans cette ville, il rencontra de nombreux Oulama et, parmi eux le célèbre Baba Ahmed Tomboucti. Cette rencontre eut lieu au milieu de Moharrem 1010 (14/15 juillet 1601). Il reçut un important lot de livres de ses pairs qu’il ramènera avec lui à Tlemcen. Il quitta Marrakech le 15 Rabi’e II 1010 (13 Octobre 1601) pour Fès. Son séjour aura donc duré à peine un an. Il restera dans la capitale culturelle du Maroc quelque sept mois pour la quitter le 17 Dhoul Ki’da 1010 (9 mai 1602) pour retourner à Tlemcen où il s’informa de la situation qui prévalait dans son pays natal. Tout en réglant certains problèmes, il écrivit à chaud le livre dont nous nous sommes inspiré pour tenter de restituer quelques facettes de l’image de cette grande et exceptionnelle figure d’Algérie.

3. Le Jardin des myrtes (روضة الآس).

Le vendredi 1er Chawwal 1011/ 14 mars 1603 ou quelques jours avant, notre auteur entame l’écriture de ce livre qui comporte les biographies précises de trente-quatre savants qu’il a rencontrés personnellement au cours de son séjour à Fès et Marrakech à l’exception du Cadi Iyyadh- mort depuis 1149 – qu’il connaissait comme s’il avait été son intime. Il a été reconnu que, jusqu’à la découverte du manuscrit, sur plus de trente noms, beaucoup étaient inconnus tandis que d’autres l’étaient très peu. Seul, Baba Ahmed Et-Tomboucti et à un degré moindre Abdelaziz El-Fechtali, étaient des célébrités avérées qui traversèrent allègrement les siècles. Les informations rapportées par El-Makarri sur chacune des sommités qu’il cite allaient permettre de déblayer le terrain aux chercheurs en mettant à leur disposition un fil conducteur sûr, incontestable et incontournable. Nul historien n’a décelé la moindre faille dans le livre écrit par notre auteur tlemcénien comme d’ailleurs dans toute son œuvre. Tous sont unanimes à admettre que son style sortait des sentiers battus et que l’union de l’esprit et de la lettre était portée à un niveau inimaginable.

C’est en se préparant à retourner à Fès pour y élire définitivement domicile qu’il apprit le décès, par assassinat, du Sultan El-Mansour Ed-Dhahabi (intervenu le dimanche 16 Rabi’e I 1012 / 24 août 1603) dont il avait connu les héritiers. Son départ de Tlemcen et plus tard de Fès allait le marquer profondément. Des centaines de vers témoignent de ce qui s’apparente à un authentique et sincère déchirement. En 1605, notre auteur se retrouve pour la deuxième fois au Maroc. A travers ses écrits, il ne rate pas une occasion d’évoquer en termes émouvants sa ville natale et d’exprimer en même temps son bonheur de se retrouver à Fès.

Par : Mohamed Senni El-M’Haji.

Contact : mohamedsenni@yahoo.fr

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URL courte: http://lavoixdesidibelabbes.info/?p=12737

Posté par le Avr 23 2012. inséré dans ACT OPINIONS, ACTUALITE, HISTOIRE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article

16 Commentaires pour “Ahmed El Makarri (Tlemcen 1578 – Le Caire 1631) : Nul n’est prophète dans son pays (Deuxième Partie).”

  1. saim

    Moi j’attendais cette deuxiéme partie de mr Senni mohamed je compléte mes données A d’autres sujets sur notre journal préfére

  2. nabila t sba

    c bien monsieur une question dans les programmes scolaires il ya peu sur les valeureux personnages du monde musulman que faut il pour remédier?

  3. madame mostefaoui sab

    je reviens vous redire que votre travail est trés sérieux ne souffrant d’aune remarque particuliére et nos enfants étudiants trouvent des repéres merci monsieur Senni mohamed.

  4. benhaddou boubakar

    c’est un bon travail qu’a fait mr seni mohamed,il est a remercier tres fort,j’attendais la 2ieme partie et inchallah d’autres travaux mr seni!

  5. SidAhmed

    Choukran Si Senni, votre contribution est remarquable, continuez de nous abreuver de votre savoir, oh combien précieux! bon courage et que Dieu vous assiste.

  6. lalimi t gambetta

    Autant que la 1iere partie je vous dit monsieur SENNI M merci

  7. hadj dekar sd sba

    Je vous relis avec la meme ferveur et je suis heureux de relire sur cet personnage que je ne connaissais pas du tout

  8. Dekkiche Paris

    la 1ere fois jai donné mon impression je redis ce jour que ce travail est a vulgariser auprés des jeunes et vous avez fait de sérieux efforts

  9. Malika D .Prof

    Je suis porteuse d’une proposition que ce journal organise une ou deux conférences cela permettra de rencontrer messieurs les pigistes ou journalistes les lecteurs intérésseé ainsi que messieurs khiat si Senni et tous les autres qui se joigneront a cette action car dans les actuels programmes scolaires pas de grande trace d »EMMAKKARI si vous vous voulez faire oeuvre utile laissez passer le vote et pensez y bonne soirée et remerciement a mr SENNI Mohamed et le journal bien sur

  10. madame mostefaoui sab

    je suis heureuse de vous relire ce fut trés instructif a d’autre thémes

  11. madame mostefaoui de sab

    je vais insister sur d’autres themes qui font bénéficiet nos enfants

  12. mr ouhibi reda

    Cete idée des conférences est bonne il faut pas grand chose

  13. مسعود .ل

    شكرا استاذ على هذه المجهودات الجبارة

  14. kheireddine b de vdsba

    la 3 iéme partie sera publiée des vendredi soir pour permettre a nos lecteurs de lire et de poser les questions auxquels une suite sera donnée inchaa Allah.

  15. manac'h patrick

    Bonjour,
    Merci pour vos articles. Et j’ai de plus appris encore un élément de la vie de Ahmed Baba à Marrakech.
    Patrick Manac’h

  16. عصام المقري

    Merci pour l’article mais ça manque bcp de choses

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