La Voix De Sidi Bel Abbes

Ahmed El Makarri (Tlemcen 1578 – Le Caire 1631) : Nul n’est prophète dans son pays (Dernière Partie).

Après avoir publié les deux parties d’une contribution de notre ami Mohamed Senni portant sur une figure emblématique de l’Histoire de notre Pays. A savoir le grand Ahmed El Makarri, prestigieux repère non seulement en Algérie mais dans l’ensemble du Monde musulman. Nous vous livrons la troisième partie, néanmoins, nous signalerons que des problèmes de connexion ont du altérer notre travail surtout lorsqu’il s’agit de faire un montage de photos. Nous souhaitons vivement que ceux qui souhaitent formuler des questions les fassent afin que notre ami très disposé pour l’exercice des réponses necessaires et utiles le fera par la suite.

Par : Kheireddine.B

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5. Le séjour à Fès.

Commença alors pour lui une intense activité intellectuelle où il donna la pleine mesure de son talent. Il publie beaucoup et fut l’un des auteurs les plus lus si ce n’est le plus. Il occupa une chaire à l’Université d’El-Karaouiyine où il fut littéralement assailli. Mais cette embellie allait connaître un frein malheureux à cause de la politique et les luttes intestines pour l’accaparement du pouvoir que se disputaient les enfants du Sultan El-Mansour Ed-Dhahabi. Il commença par se dresser contre Mohamed Ech-Cheïkh Essaadi qui tenta de faire admettre, par une Fetwa complaisante des Oulama qui étaient sous son obédience, sa décision de céder aux Chrétiens le port de Larache. Ahmed Al-Makarri vilipenda ceux qu’il désigna par سماسرة الفتن, (littéralement « Les courtiers des conflits) ou « semeurs de zizanies ». Sa connaissance parfaite de ce qui se passait dans les arcanes des palais, de la versatilité de certains de leurs habitués, et des extrémismes auxquels pouvaient parvenir les opportunistes sans foi ni loi, le mettaient sur ses gardes. Toujours est-il que sa position influa beaucoup sur son aura. Et c’est ainsi qu’il devint Imam prédicateur, responsable de la promulgation des Fetwas dans l’Université d’El Karaouiyine en 1022/1613 ce qui le mit en charge d’une intense activité.

La situation politique se dégrada avec le conflit qui opposa les enfants d’Ed-Dhahabi qui recoururent, l’un pour le soutien des Espagnols, l’autre pour celui des Portugais mettant dangereusement en péril l’indépendance de leur pays malgré le grand legs laissé par leur père. Les divergences au sommet se répercutèrent sur les masses populaires mettant le pays au bord de l’implosion. Ce fut le règne de l’insécurité, de la cherté de la vie, de l’arbitraire et de l’émergence de clans se mouvant au gré des événements comme des girouettes au gré du vent. Al-Makarri fut dénoncé pour un « épanchement » tantôt pour l’une ou l’autre des parties devenues ennemies bien qu’il fût, par sa sagesse, au-dessus de la mêlée. Il se savait en danger. Aussi annonce-t-il qu’il envisage d’accomplir le pèlerinage aux Lieux Saints. Malgré les fortes réticences de ses élèves et de certains Oulama qui avaient flairé ses véritables motivations, il finit par en faire part au Sultan Abdellah Ben Cheïkh qui accéda à sa demande. Et pour montrer que seul le pèlerinage lui faisait quitter le Maroc, il dut laisser tout ce qui pouvait montrer qu’il s’agissait d’un aller sans retour : famille, biens, livres et surtout abondantes notes qui devaient lui servir pour ses projets d’écriture. Et c’est ainsi qu’à la fin de Ramadhan 1027 (août 1618) et après y avoir passé 13 années, il quitta Fès qu’il ne reverra jamais plus ainsi que le Maghreb. En prenant une telle décision, avait-il à l’esprit, le souvenir de la tragique fin de Lissane Eddine Ibn El-Khatib, assassiné non pour raison politique mais pour raison inquisitive ? Son livre :روضة التعريف بالحب الشريف dans lequel il prit à partie les pratiques hérétiques du confrérisme avait signé sa condamnation. Il ne sera pas le seul à être exécuté pour avoir écrit un livre. D’autres suivront comme d’autres l’ont précédé. Ce qui demeure ahurissant, c’est le mutisme observé par l’un de ses meilleurs amis qui ne leva pas le petit doigt pour lui. Jalousie ? Amitié fielleuse ?

El-Makarri parle lui-même, dans Nefh Et-Tib, de ce voyage qu’il commença par terre « durant quelques jours » puis par bateau jusqu’à Alexandrie avec une mer houleuse qui lui fera dire : «ثلاثة ليس لها أمان البحر والسلطان والزمان  » (Nul confiance en trois : la mer, le Sultan et le temps). Après un court séjour au Caire, il se rendit, par mer, aux Lieux Saints de l’Islam pour l’accomplissement du pèlerinage.

6. L’inhospitalité cairote.

Une fois ce dernier Pilier de l’Islam accompli, et au cours duquel Al-Makarri dispensa, à la moindre occasion, des cours sur le Hadith, il retourna en Egypte, convola en justes noces avec une épouse de noble naissance mais s’aperçut très vite de la rudesse et de la grossièreté de sa belle famille pourtant jouissant d’un grand prestige au Caire. A cela s’ajoute une animosité sans limite des Oulama de la capitale égyptienne, jaloux du niveau scientifique de notre auteur. La raison en est qu’à peine arrivé au Caire, il se dirigea vers le lieu où l’on vendait les livres. Son attention fut attirée par « l’étrange » titre d’une exégèse du Coran. Il prit un tome, l’ouvrit et tomba sur la Sourate « En-Nour » où l’exégète aborde une question de jurisprudence discutable. En deux lectures du passage et, compte tenu de sa prodigieuse mémoire, El-Makarri en retint le contenu par cœur. Quelques jours après il fut convié à suivre une réunion de savants. Par le plus pur des hasards, une des sommités présentes brandit à l’assistance une feuille dont le contenu était la question de jurisprudence qu’avait remarquée notre auteur au marché des livres. La feuille circula de main en main à tous les membres présents et aucun ne put répondre. En dernier lieu, elle fut remise à El-Makarri qui, en la voyant, demanda une plume et un encrier et il rédigea en marge le contenu de l’exégèse et sa position. On fit venir le livre en question et que ne fut grande la stupéfaction des assistants en voyant le texte fidèlement repris par l’Algérien ainsi que son commentaire. Mais notre auteur ne savait-peut-être pas-que dans « Oum Ed-Dounia », un étranger doit toujours observer un profil bas. Et c’est ainsi qu’il se mit à dos tous les savants du Caire. Il raconte qu’il avait été questionné sur son sort en Egypte (entendre Le Caire). Il répondit : « Ibn El-Hajib (570/1174 -26 Chawwal 646/ 11 février 1249) y est entré avant nous  et il écrivit un poème dans lequel il dit :

Ố peuple  cairote ! J’ai  trouvé  vos   mains,      pour les dons généreux, fermées

Quand je fus privé d’hospitalité sur votre terre    j’ai mangé mes livres comme une termite

Signalons qu’Ibn El-Hajib, d’origine kurde, était natif de la Haute Egypte, ce qui nous a autorisé à traduire « Egypte » par « Caire » et ceci existe dans le parler populaire égyptien jusqu’à nos jours.

Au mois de Rabi’e I 1029/1620, El-Makarri est à Jérusalem, retourne au Caire d’où il se rend cinq fois aux Lieux Saints de L’Islam. Là il dispense divers cours, celui du Hadith n’étant dispensé qu’à côté de la Tombe du Prophète où il composa trois de ses chefs d’œuvre. Il retourna au Caire en 1039 puis passa 25 jours à Jérusalem en février 1630 et de là il se dirigea à Damas. A peine sa présence signalée, une des grandes sommités de la ville, Chihab Eddine Ben Chahine, lui adressa un poème avec les clés de la Médersa El Jakmakyya. Le quartier Es-Salihiyya lui rappelant El-Eubbad de Tlemcen, l’accueil spontané et enthousiaste de toute la population damascène, les centaines d’élèves qui s’agglutinaient autour de lui tous les jours depuis la prière de l’aube à celle du Dhor pour assister à ses cours multiples, le besoin de savoir de ceux qui l’entouraient allaient lui permettre de vivre des moments qui allaient adoucir son déchirement. Mieux, ayant eu à vanter les mérites de Lissane Eddine Ibn El-Khatib, il finit par être sollicité par Ibn Chahine pour écrire l’histoire de cet homme exceptionnel. Modestement notre auteur, se jugeant incompétent pour un tel travail écrira, au début de Nefh Et-Tib, Tome 1, page 40, édité de 1885 à 1887 en quatre tomes par les Editions Al Azharyya (3) ce qui suit : « Cette demande ne présageant rien d’une sinécure, j’ai senti mon inaptitude à y répondre pour plusieurs raisons : la première tient en mes limites à ne pouvoir supporter un tel fardeau, la deuxième était que j’étais dépourvu de toute ma documentation laissée au Maghreb et la troisième résidait dans la tristesse de l’exil qui accaparait tout mon esprit ». Et d’ajouter en page 44 : « A ce jour, les yeux ne cessent de pleurer Lissane Eddine, les âmes des plus grands ainsi que celles d’autres ne cessent de se plaindre pour ce qui lui a été fait et les langues et les plumes, sur ses dignes comportements, sont toujours narratrices. » (L’aimable lecteur aura l’obligeance de noter que la traduction est perfectible puisque je n’en ai traduit que l’esprit). Et c’est ainsi que pour répondre à l’attente de milliers de personnes, il rédigea de tête, Nefh Et-Tib. Véritable encyclopédie historique, littéraire et sociale, rédigée dans un style parfait, elle étale une somme considérable de faits, d’anecdotes vécus ou scrupuleusement rapportés à notre auteur. Etant incompétent pour en parler malgré mes nombreuses lectures, je me limiterai à citer deux informations à même de donner un aperçu sur la prodigieuse mémoire et l’inégalable niveau d’assimilation de notre auteur : 1/ C’est dans ce livre que l’on a découvert une œuvre complète d’un philosophe arabe qui était jugée perdue à jamais. 2/ C’est aussi dans ce livre, que l’on a retrouvé  les 15 premiers paragraphes du livre مثلى الطريقة في ذم الوثيقة de Lissane Eddine, tels que rapportés par Abdelmadjid Torki qui a vérifié ledit livre à travers un travail de bonne facture et publié par la SNED en 1983. Et puis émerge la question suivante : Arrivé à Damas en 1630 et après avoir déployé une intense activité, il fut sollicité pour écrire son chef d’œuvre. Celui-ci couvrant quelque 2600 pages, de 19,5*28,5 cm d’une moyenne de 33 lignes par page semble, a priori, avoir été écrit en quelque six mois…si ce n’est moins !!!

7. Epilogue.

El-Makarri prit la décision de s’établir définitivement à Damas. Il retourne d’abord en Egypte, divorce de sa femme et se prépare à rejoindre la capitale des Omeyyades. Mais la mort le surprend en Joumada II 1041/ décembre 1631. Fait du hasard ou justice immanente ? La même année, les Émirs qui furent la cause de son exil de Fès, à son corps défendant, par leurs luttes fratricides et leurs iniquités furent déposés par ceux qui allaient ouvrir l’ère de la dynastie alaouite avec à leur tête Mohamed Chérif Ben Ali.

8. Conclusions.

Nous avions la certitude, lors de l’événement « Alger capitale de la culture arabe », que de grands repères de ce pays allaient être restitués au patrimoine de la Patrie. 1000 livres anciens et nouveaux étaient annoncés pour être édités (ou réédités). Ils l’ont été certes, mais de manière pas trop convaincante pour certains. Toujours est-il que deux manquaient cruellement : Nefh Et-Tib et El-Mi’yar de Ouancharissi.

Nous avons naïvement pensé que cet oubli répréhensible à maints égards allait être rattrapé par l’événement « Tlemcen capitale de la culture islamique ». Mais il semble que les repères – les vrais – sont une notion qui relève davantage de l’humeur et des demi-savoirs de certains plutôt que de la certitude historique. L’Algérie, historique et profonde, nous interpelle tous, les décideurs en tête.

Notes :

(1) : Pour avoir une idée précise sur la vie de cet Émir, il faut se reporter au livre intitulé  الحسن في مآثر مولانا أبي الحسن لابن مرزوق  المسنَد الصحيح(Al-Musnad As-sahih al-Hassan fi ma’athir mawlana Abi Al-Hassan) d’Ibn Marzouk. Collection textes historiques (5) de la Bibliothèque Nationale. Texte établi avec introduction et index par Maria-Jesus Viguera. Préface de Mahmoud Bouayad. Edition SNED. Alger. 1981.

(2) : A ceux qui prennent les fantasmes de Wikipedia sur le monde arabe pour vérité absolue et s’en inspirent en la recopiant in extenso, comme nous le constatons tous les jours, nous leur signalons ceci : s’agissant d’Ibn Merzouk, cette encyclopédie, dans sa première ligne consacrée à cet auteur et, après avoir donné ses années de naissance et de décès, ajoute « qu’il fut au service de Sidi Boumédiène de son vivant ».Or Ibn Merzouk est né en 1310 soit exactement 112 ans après la mort du Saint Patron de Tlemcen !

(3) : Le livre en question a été propriété de mon grand-oncle, le Fqih Si Tayeb El Mhaji, dont le fils aîné m’a fait don. A ceux qui trouvent ce texte à leur goût, je les prie d’avoir une pieuse pensée pour eux. Fraternels remerciements à tous.

Par : Mohamed Senni El-M’Haji.

Contact : mohamedsenni@yahoo.fr

URL courte: http://lavoixdesidibelabbes.info/?p=12875

Posté par le Avr 28 2012. inséré dans ACT OPINIONS, ACTUALITE, HISTOIRE. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article

19 Commentaires pour “Ahmed El Makarri (Tlemcen 1578 – Le Caire 1631) : Nul n’est prophète dans son pays (Dernière Partie).”

  1. Madame Mostefaoui Sab

    Monsieur on vous félécite pour ce que vous avez présenté aux lecteurs je pense que cela est enrichissant et aidera nos enfants a connaitre bien et mieux leur histoire a d’autres sujet InchaAllah.

  2. benhaddou boubakar

    mes hommages mr senni;ce sont des travaux educatifs et constructifs,un grand merci

  3. Mohamed Senni

    Remarque générale.
    Par inadvertance, cette troisième partie a été publiée deux fois. Nos amis de la VSBA y remédieront d’eux – mêmes. Je les remercie pour leur aimable hospitalité et, comme demandé précédemment, je ferai une réponse globale aux commentateurs et une, en arabe, pour nos enfants universitaires. Bonne fin de soirée à tous les lectrices et lecteurs.

  4. nabila t sba

    Il faut vous remercier monsieur pour cette recherche cela demande du temps et des archives ce qui n’est pas si facile

  5. Malika D Prof

    bonjour le football fait l’évenement sur le site on y peut rien car c’est notre club mais ce n’est que partie remise moi je suggére une conférence qu’organise le journal et il faut faire venir des lycéens des étudiants et autres citoyens lecteurs intéréssés.je vous remercie tout de meme monsieur.Senni mohamed.

  6. Hadj dekar SD SBA

    je dirai que c’est une bonne idée proposée par cette dame.je crois que ceci est réalisable moi j’ai lu dans la voix d’oranie mais je vousdit que le journal électronique est encore mieux Remercions si SENNI.M

  7. mr ouhibi reda

    j’ai deja lu dans le journal de la voix de l’oranie mais dans notre journal cela reste on peut y revenir orienter qui s’interesse.je n ‘ai qu’ a vous dire que ces travaux sont particuliers et exigent conservation.surtout que les archives de l »histoire du monde Arabo Musulman sont délaiissés Regardez baghdad tout est parti.

  8. saim

    vous etes a féliciter

  9. Mohamed Senni

    Prière de bien lire:
    المسند الصحيح الحسن في مآثر مولانا أبي الحسن

  10. ghembaza s f

    on vous dit grand merci si senni mohamed
    t

  11. gherbi sba

    il faut dire bravo a ce monsieur

  12. fessdoukaki

    merci pour tout ; vous serait il possible maître de m’indiquer ,comment puis je trouver le livre mouhtl el tarriqua fi dhem el watika de lissane eddine ibn el khatib j’ai hâte de trouver et lire absolument cet ouvrage……alors .s.v.p .je vous remercie a l’avance.

    • mohamed senni

      Le livre que vous recherchez n’est plus dans le commerce bien qu’il fût édité en Algérie. Si vous ne le trouvez pas, je pourrai, si tant est que cela vous intéresse, vous en faire une photocopie. Il vous suffit de me laisser vos coordonnées. Je me permets de vous faire remarquer que le titre du livre est : « Mouthla et-tariqa fi Dhemmi el -ouathiqa et que le livre qui a condamné à mort Lissane Ed-Dine Bnil Khatib, qui a pour titre Raoudhet Et-taarif Bilhobbi Ech-Charif est un chef d’oeuvre qu’il faut parcourir. Cordialement.

    • mohamed-Senni

      @fessdoukaki
      Il y a quatre jours vous m’avez saisi au sujet d’une œuvre de Lissane Ed-Dine. Environ 10 heures après, je vous ai adressé une réponse favorable. N’ayant pas vu de suite de votre part après quatre jours je vous pose la question : s’agit-il d’un ballon – sonde? L’absence de courtoisie de votre part, suite à l’affichage de ma disponibilité, est à l’origine de cette question. Faisons ensemble une chose : laissons Lissane Ed -Dine tranquille et, comme dit Jacques Brel : »Mais parlons d’autre chose ». Généralement les pseudos utilisant pour la première fois les colonnes de la VDSBA pour s’adresser à moi, émanent tous de la même personne. Et s’il s’avère qu’il en est ainsi, ce qui m’amène à penser à celle qui est passée maîtresse dans cet art, je lui recommanderai de fouetter les chats qui, semble-t-il, l’assaillent en ce moment.

  13. BADISSI

    Quelle article instructifs de la part de monsieur SENNI , je souhaite que la VDSBA revient a ce genre d articles mieux que certains fait divers d aujourd’hui ,

  14. fethi

    @badissi Commentez sans vous en prendre aux autres en leur montrant ce qu’il doivent faire Dans un journal il ya tout

  15. Ahmed Khiat

    Recherches très poussées. Mes compliments à mon ami Mohamed Senni.

  16. houssine

    oui des plus poussées

  17. Mekri

    Je vous remercie monsieur

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