La Voix De Sidi Bel Abbes

Abdelmajid Méziane : Homme de paix, ouvert sur la modernité et l’universalisme.

Feu Abdelmajid Meziane cet homme de paix , ouvert sur la modernite et l’universalite est ici évoqué par leila boukli   suivons…  Il est né à Tlemcen le 17 mars 1926, mort le 15 janvier 2001 ; Abdelmajid Méziane est un descendant en lignée directe de Sidi Ahmed Belhadj El Minaoui El Idrissi, savant et théologien d’une haute spiritualité reconnu dans tout le Maghreb. Le frère de sa grand-mère maternelle est le cheikh Méziane, initiateur d’une fatwa contre le colonialisme qui fut à l’origine de la Hidjra en Syrie, au début du siècle, devenu par la suite grand muphti de Bilad Echam. Petit-fils de l’éminent cadi de Tlemcen, cheikh Mokhtar Méziane, enterré à l’intérieur du palais des Zianides, Méchouar, il est le fils de Mohamed Ibn Touhami Méziane, lui-même fondateur d’une école privée à Tlemcen et membre de la Djamiât El Ouléma qui lui valut des années de camp de concentration colonial. Il sera porteur durant toute sa vie du même message que ses illustres descendants.
Orphelin de mère à 6 ans, il est élevé par sa tante paternelle à El Eubad. C’était une dame d’une grande piété, d’une grande culture, capable de réciter d’un trait de longs poèmes épiques sur les grandes batailles musulmanes. C’est elle qui a probablement déteint sur lui et qui a forgé dès son plus jeune âge son estime pour les femmes, qu’il respectait par-dessus tout et dont il a défendu jusqu’à son dernier souffle le droit à la dignité.
Il fréquente dès l’âge de trois ans l’école coranique de Sidi Boumediene El Choaib ; à 9 ans il récite par cœur les soixante chapitres du Coran et est nommé par son entourage le « fikh ». Un fikh n’a pas beaucoup de temps pour jouer, lui disait son père, qui préférait le voir un livre dans les mains plutôt qu’un ballon aux pieds. Il rjoint la médersa de Tlemcen puis l’université de Rabat à la fin des années 1940 en optant pour la philosophie. Plus tard, l’Institut des hautes études arabes lui permet d’apprendre les dialectes berbères. Cette dimension est à rajouter à sa culture de sociologue. Il exerce en qualité d’interprète judiciaire au tribunal de Taza, et est nommé, à l’âge de 23 ans, secrétaire général du gouvernorat de Taza. Cette période lui permet déjà de côtoyer des personnalités politiques et intellectuelles marquantes de la société algérienne et marocaine. Membre du PPA dès l’âge de 16 ans, il rejoint la révolution en 1954. Membre actif du MALG où il sera, aux côtés de Aissa Messaoudi, l’une des voix les plus célèbres de la radio « l’Algérie libre et combattante ». Ce fut en tout cas la première voix rentrée dans les familles algériennes à travers la radio.
De 1959 à 1962, il assume des fonctions politiques dont secrétaire général de la Fédération FLN au Maroc. Sa demeure est connue pour être l’un des principaux lieux de rencontre des responsables politiques de la révolution et plus tard des grands leaders de par le monde.
En 1962, Abdelmajid Méziane est désigné dès le cessez-le-feu préfet de la Saoura pour sa connaissance et sa maîtrise des problèmes frontaliers.
En 1963, il assume pendant quelques mois la fonction de préfet d’Oran et est nommé directeur de cabinet à la présidence de la République, période pendant laquelle il assume conjointement les fonctions de secrétaire général du ministère de l’Intérieur.
En juin 1965, il se retire à Tlemcen, crée la chaire de philosophie puis celle de sociologie qu’il enseigne à l’université de Tlemcen, d’Oran et d’Alger. A l’Ecole nationale d’administration, il forme plusieurs générations de cadres.
En 1981, il est désigné en qualité de recteur de l’Université d’Alger, assiste à la première conférence internationale sur l’identité culturelle à Paris. Devant une salle comble, lors de sa prise de parole il dira : « Il ne faut pas que le dialogue soit au niveau des intellectuels seulement, il faudrait qu’il soit transmissible dans le sens d’une expression et d’une clarté dans les idées. Evidemment, nous qui sommes les hommes, disons de l’arabophonie d’un côté et de la francophonie d’un autre côté, c’est une synthèse très difficile à réaliser ; mais nous y arrivons. Lorsque nous pensons francophonie, nous pensons à Descartes alors là, je dirais à mes amis français. Moi par exemple, d’après mon expérience, dans mon propre pays, s’il arrive à un jeune garçon de 17 ans de me dire j’ignore qui est Descartes, je lui dis mon pauvre ami, il faut quitter l’école car tu n’es pas apte à faire de la culture, mais je me demande si un jour on arrivera à faire la même chose en France en disant à un agrégé de philosophie si vous ne connaissez pas Ibn Sina, si vous ne connaissez pas Ibn Rochd, si vous ne connaissez pas Ibn Khadoum, vous n’avez pas le droit à la parole et surtout à la transmission de la culture. » Cet extrait se passe de tout commentaire !
Aux siens, qui ne se souviennent pas d’avoir eu avec lui un moment futile, il répétait souvent : « L’une des qualités humaines les plus essentielles, c’est l’humilité, c’est un travail sur soi quotidien. Il est proportionnel aux qualités intellectuelles de l’individu. »
Une relation fusionnelle liait ce père aimant à l’un de ses six enfants, sa fille Karima qui se souvient avec émotion des moments de partage à table et des longues conversations sur Descartes, Montesquieu, Aristote, la religion. « Il ne nous a jamais obligés à faire quoi que ce soit. Qu’importe ce que vous choisissez de faire. Soyez les meilleurs et n’oubliez pas que rien ne s’obtient sans effort. » Le génie est une longue patience.
De 1982 à 1986, il est nommé ministre de la Culture et enfin ministre de la Culture et du Tourisme.
« La culture, disait-il, c’est des étages, l’étage supérieur, c’est la pensée philosophique, le plus bas, c’est le folklore. » A quel étage sommes-nous ?
En janvier 1998, il est installé à la tête de la nouvelle instance qu’est le Haut Conseil islamique, poste qu’il occupe jusqu’à sa mort.
Sur le plan intellectuel, la vie de Abdelmadjid Méziane s’est caractérisée par une intense activité. Ses études de philosophie ont été complétées par des études de sociologie, de psychologie et très tôt son intérêt pour l’islamologie l’a amené à développer le dialogue islamo-chrétien dont il fut un fervent animateur aux côtés d’éminents islamologues et notamment à travers la revue Islamo-cristiana dont il était l’un des membres fondateurs dans les années 1950.
Sa collaboration avec la Télévision le fait connaître au public dans les années 1970.
Jouissant d’une grande culture, il anime une longue série d’émissions avec le professeur Abdellah Cheriet sur la sociologie de l’Algérie. Pendant plusieurs années consécutives et à la même période, il va donner une série de cours et conférences sur la connaissance de l’islam à l’intention d’éminents membres de l’église chrétienne, à l’Institut pontifical des hautes études arabes rattachées au Vatican. Il rencontre plusieurs fois le pape et fait beaucoup pour la cohabitation, l’ouverture, le dialogue des religions en Algérie, en Egypte, au Liban, au Moyen-Orient en général.
Auteur de plusieurs articles, de conférences, de communications ayant trait à l’islam, la pensée politique, la culture, la sociologie et particulièrement la sociologie de l’Algérie, il est l’auteur d’une volumineuse thèse consacrée à la pensée économique d’Ibn Khaldoun qui lui valut d’être reconnu comme l’un des fondateurs de la pensée néo-khaldounienne. Il était membre de Beit El Hikma à Tunis, de l’Académie arabe du Caire, de l’Académie royale du Maroc et de l’Académie de la langue arabe en Algérie. Ses remarquables communications lors de multiples séminaires et rencontres internationaux l’ont hissé au niveau des penseurs musulmans les plus ouverts sur la modernité et l’universalisme.
Durant ses dernières années, malgré ses problèmes de santé, il anime une série d’émissions sur la connaissance de l’Islam à Antenne 2 et organise au titre du HCI des rencontres sur « L’image de l’Islam avec les médias étrangers », « L’apport de l’Islam à l’éthique médicale », « Islam et démocratie » et « Les droits de l’enfant et de la femme dans l’Islam ». Le dernier séminaire qui lui a valu une levée de boucliers a permis de relancer les débats sur une question qui lui tenait à cœur, comme il aimait à le dire, les droits et la dignité des femmes.
Homme d’une infinie tolérance religieuse, il se battait contre tous les intégrismes. D’une rigueur morale reconnue même par ses détracteurs, il a continué à préparer deux séminaires internationaux : l’un sur « Le rapprochement entre les rites musulmans » et l’autre sur « Saint Augustin » dont il est spécialiste. La maladie ne lui aura pas permis de terminer cette œuvre.
Mais après sa mort, comme un écho, lors des travaux du colloque de saint Augustin célébré durant l’année consacrée par l’ONU au dialogue entre les cultures et les civilisations, un discours remarquable par son contenu de plaidoyer en faveur de la tolérance, de l’universalité, de la pensée humaine, de la nécessaire compréhension entre les nations et de la véritable complémentarité entre les cultures, retentissait dans la salle, à travers la voix du Président Abdelaziz Bouteflika qui, après avoir souligné la fierté de l’Algérie de compter saint Augustin parmi ses enfants, a affirmé que sa pensée « constitue une plateforme privilégiée pour une réflexion commune permettant de marquer nos similitudes, de préciser nos convergences et de poser ainsi les jalons d’une éthique des rapports inter-civilisationnels fondée sur le respect, la compréhension réciproque et la solidarité».
Aujourd’hui, l’étude de saint Augustin, l’étude des écrits de Abdelmajid Méziane sont d’une actualité brûlante et les débats qu’elles sont de nature à susciter peuvent contribuer à nous faire progresser ensemble, dans notre diversité, vers le monde apaisé, le monde de justice et de fraternité auquel, depuis la nuit des temps, aspirent les lêtres de bonne volonté
L. B.

« Ibn Khaldoun démontrait déjà au XIVe siècle que toutes les sociétés humaines étaient également candidates au progrès…. Aujourd’hui, nous en sommes encore à ce stade de confusion entre l’universel et le particulier.

Ce narcissisme culturel qui tombe quelquefois dans le narcissisme linguistique pourrait fausser un grand nombre de données.
L’universalité n’est pas affaire d’emprunts serviles, ou de promotion par l’effort des autres. »
Conférence donnée au théâtre des Champs-Elysées — Semaine culturelle à Paris – 1972

« En culture, comme en politique, une nation réellement libre est une nation qu’on ne désunit pas… La fragilité des périodes de décadence inspire une ouverture de soumission, après des siècles de sclérose.
C’est surtout chez l’homme de culture que l’on a vu naître les sous-produits d’un nationalisme d’emprunt qui sont l’ethnisme, le régionalisme et le ressourcement dans l’antiquité pré-islamique.
Le concept d’unité culturelle récemment dévalué par des formes de pensée fumeuse et une praxis anarchique ne peut être manipulé par des improvisations… La rigueur méthodologique s’impose…. Drainer des problèmes et des contradictions vers l’avenir, c’est créer les conditions d’échec pour tout projet d’unité.
La politique d’union culturelle doit être au moins aussi rigoureuse que la stratégie de désunion. »
« Vigilance politique pour refaire l’unité culturelle maghrébine »

URL courte: http://lavoixdesidibelabbes.info/?p=9620

Posté par le Déc 4 2011. inséré dans ACTUALITE, EVOCATION. Vous pouvez suivre les réponses de cet article à travers le RSS 2.0. Vous pouvez répondre ou laisser un trackback à cet article

8 Commentaires pour “Abdelmajid Méziane : Homme de paix, ouvert sur la modernité et l’universalisme.”

  1. houria b udl sba

    Je viens d’avoir plus de donnees sur cette personnalite historique.le resume sur l’iteneraire dece lettre militant et ses activites nous renseignent de l’action du defunt.

  2. Yahia El M'cidi

    Mohamed Meziane est un de ces génies algériens qui m’ont le plus marqué par leur savoir immense et leur modestie. Pourtant je n’ai eu le loisir de m’adresser à lui qu’à l’occasion d’une conférence qu’il avait donnée au début des années 70 au centre familial de Ben Aknoun. Nous aimerions bien que Monsieur Mohamed Senni nous livre une partie des travaux qu’il lui a consacrés après avoir été à ses côtés pendant plus de… 13 ans.

  3. Hadj Dekar

    monsieur yahia el mcidi veuillez vous soustraire au jeu de la manipulation en citant des noms sur un espace réservé aux commentaires. Et la monsieur yahia el mcidi, vous créez une polémique dont on en pas besoin ouled Sidi Bel Abbes. Personnelement, j’ai toujours signé mes commentaires et je respecte ceux qui usent de pseudos. Malheureusement, vous, vous etes là en train de créer des distortions entre des lecteurs qui peut etre vous reconnaissent. Monsieur Hadj Dekar 400 Logements (Sidi El Djilali)

  4. Yahia El M'cidi

    Monsieur Hadj Dekar,
    En mon honneur, en lisant cet article sur Mohamed Meziane, article que j’ai d’ailleurs apprécié, il n’était pas de mon intention de créer une polémique quelconque entre les internautes bel-abbésiens de naissance ou d’adoption. A ma connaissance, Mohamed Senni que nous estimons tous, a un livre en chantier consacré précisément à cet homme de grand savoir qu’est Mohamed Meziane. Avec mes salutations respectueuses.

  5. ARBI ZAZOU SL

    DESOLE ICI MONSIEUR CE N ‘EST PAS UN CRENEAU DE PUB

  6. Yahia El M'cidi

    Monsieur ARBI ZAZOU SL. Ce n’est pas de la pub. Dans les pays développés, on appelle cela de la recherche documentaire. Si j’ai cité Monsieur Senni, c’est tout simplement pour informer les lecteurs de VSBA de l’existence d’une source à Sidi Bel-Abbès qui peut apporter des informations utiles sur le Dr Mohamed Meziane. Voilà tout. Loin de moi l’idée de provoquer une polémique entre les Ouled Sidi Bel-Abbès. Pas de raccourci SVP. Il faut élever le niveau des débats et ne pas se confiner dans une perception primaire des évènements, des idées et des hommes.

  7. sysym

    bonjour à tous,
    j’ai beaucoup estimé cet article; très informatif, personnellement je ne connaissais pas ce personnage, merci pour l’article, soyez plutôt ouverts et larges dans vos commentaires!

  8. Abdellaoui

    C’est vrai, le feu Abdelmajid Meziane est parmi mes hommes de paix , ouvert sur la modernite et l’universalite, mais il n’est pas un descendant en lignée directe de Sidi Ahmed Belhadj El Minaoui El Idrissi. Il est de Beni Snous.

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